Les créateurs les plus célèbres l'ont souvent évoqué : la vie de creator est extrêmement exigeante. Production continue de contenus, gestion des audiences, pression des algorithmes… Il n'est donc pas étonnant de voir apparaître dans nos feeds des vidéos de petits patrons ou d'artisans qui témoignent de la fatigue inhérente au fait d'ajouter à leur travail quotidien celui de Creator.

On pourrait penser, un peu rapidement, que cet état de fait n'est finalement que le prix à payer du quart d'heure de célébrité recherché par le petit patron matrixé par les vidéos d'Anthony Bourbon, d'Alex Rafaitin ou de Shark Tank : Qui veut être mon associé ?. Depuis la hauteur de cette position morale, qui voit dans la recherche de visibilité une vaine quête de reconnaissance et dans le patron, même petit, un exploiteur en puissance, nous pourrions afficher un sourire en coin, aussi bienveillant que celui que suscite le témoignage d'un ancien candidat de téléréalité expliquant ses difficultés du quotidien depuis sa sortie du Loft de Secret Story.

Ce serait néanmoins passer à côté d'une réalité bien plus profonde : la surabondance de choix offerte par nos smartphones. Alors qu'on nous promettait les autoroutes de l'information, nous nous retrouvons aujourd'hui face à un océan de possibilités. Un croissant à Paris ? Un restaurant à Toulon ? Un coiffeur à Grenoble ? Nous voilà engloutis sous un listing infini de propositions qu'il faut trier par pertinence, notes, avis… Commence alors un scroll névrotique pour identifier la meilleure option compatible avec notre FOMO.

Il y a encore quelques années, la lecture des notes et des avis pouvait nous guider vers la qualité d'un produit ou d'une expérience. Nous savons désormais que les dés sont largement pipés et qu'un commentaire de Jeje28 affirmant : « Un croissant délicieux, mais un peu cher à 1,20 € », outre des doutes sur son authenticité, n'a qu'une valeur informationnelle très limitée pour prendre une décision. Notre paralysie décisionnelle devient totale, et le temps perdu pour le moindre choix du quotidien remet en question les promesses de productivité du numérique.

Il ne nous reste alors plus qu'un juge de paix pour décider, et surtout gagner du temps : chercher la Femme et l'Homme derrière la vitrine. Le petit patron se retrouve ainsi en première ligne sur Facebook, Instagram, TikTok ou LinkedIn pour incarner son commerce et son entreprise. Le voilà devenu Creator. Il doit désormais adopter les règles du game et se plier aux trends ainsi qu'au rythme des publications, au risque de mettre en péril son activité économique.

Ils rejoignent ainsi les CEOs et les dirigeants du monde entier qui, sans vraiment l'avoir demandé, sont devenus creators : non pas uniquement pour la fame, ni même seulement pour communiquer, mais pour recréer, dans un océan d'octets stockés et virtualisés, quelques grammes de chair et d'esprit capables de réintroduire de la confiance dans un univers devenu profondément numérique et bientôt… artificiel.