Même si, aujourd'hui, elle occupe une place centrale dans la société (et pour nous, chez SocialRama), la figure de l'influenceur reste encore marginale dans la fiction. Au cinéma comme à la télévision, les créateurs de contenu restent cantonnés aux marges du récit : rares sont les premiers rôles qui leur sont consacrés. Certaines œuvres font toutefois exception. C'est le cas de L'Accident de piano de Quentin Dupieux avec Adèle Exarchopoulos, du film suédois Sweat (sorti en 2021, avouons le, on ne l'a pas vu) ou encore du Magasin, websérie produite par Webedia et attendue cet été sur France TV Slash. La semaine prochaine, The Giaccomo, réalisé par Baptiste Drapeau et porté par Xavier Lacaille, s'ajoutera à cette liste.

Le film s'intéresse à une figure bien précise, sans doute la plus critiquée et caricaturée : celle de l'influenceur bling-bling installé à Dubaï, issue de la télé-réalité, nourrissant fantasmes et stéréotypes autour du métier. En faisant apparaître Magali Berdah, Tibo InShape ou Benjamin Castaldi dans leur propre rôle, le film reprend les codes associés à cet univers entre célébrité tapageuse, business de l’image et culture du buzz. Mais, The Giaccomo ne se contente pas de rejouer le cliché de l'influenceur illégitime et simplet, il l'inscrit dans une réalité où santé mentale et algorithmes sont pris au sérieux.

En adoptant le format de ce faux documentaire très bien ficelé avec un regard plus nuancé, cette comédie déjantée met en lumière, par contraste, la professionnalisation du secteur, sa structuration et sa montée en puissance. Une manière de rappeler que la Creator Economy dépasse largement les frasques d'un personnage aussi outrancier que Giaccomo.

Xavier Lacaille, interprète mais aussi coscénariste du film, nous raconte son Giaccomo :


SocialRama : Pourquoi avoir choisi ce terme d’« influenceur » et pas « créateur de contenu » pour le personnage de Giaccomo ? 

Xavier Lacaille : On a évidemment très vite compris les différences majeures entre les différents types d'influenceurs.

Et selon moi, les créateurs de contenu sont des gens, qui, par définition, créent du contenu mais qui ont déjà un métier de base quasiment ou une spécialité : ça peut être parfois des cinéastes, des blogueurs, des journalistes… des métiers « classiques » qui sont juste sur un médium différent, les réseaux sociaux.

L'influence qui nous intéressait, c'était une influence qui était beaucoup plus abstraite, plus diffuse, où tu te dis « tiens, on va faire des collaborations avec des marques ». C'est une influence qui est plus opaque et assez énorme. 

Peut-on dire alors qu’il y a les influenceurs issus de la télé-réalité et les créateurs de contenu tels que Squeezie, Cyprien... ?

Je ne sais pas s'il faut vraiment le scinder en deux catégories. J'ai l'impression que c'est un peu polymorphe. Nous, on a exploré un endroit d'influence qui était celui-là. Mais on n'est pas théoriciens de la chose.  
Ce qui nous importait fondamentalement, c'est le parcours du personnage qui vient incarner un besoin d'être aimé et d'être reconnu. Les réseaux sociaux sont un accélérateur de ce besoin. Le film parle de cette obsession qu’il a, et qui le fait tomber sur ces plateformes. Ce n'est pas qu'un film sur l'influence.

Mais pourquoi avoir choisi cette branche-là de l’influence issue de la télé-réalité, très bling-bling, et qui vénère Dubaï ?

En revanche, le film a un point de vue sur ça. Quand on a écrit le scénario, on avait aussi pensé à Bali. Mais ce qu’incarne Dubaï est extrêmement puissant encore aujourd'hui : 

Dubaï est une fiction, une mise en scène comme les réseaux sociaux. Une ville créée de toutes pièces au milieu d'un désert dans laquelle tout est artificiel. On comprend qu'elle soit la capitale de l'influence. Et c'est pour ça que Giaccomo finit par aller vivre à Dubaï, pour ce mirage. 
Dubaï, ville fantasmée des influenceurs

Est-ce que vous vouliez éviter de faire une critique trop frontale de tous les influenceurs ?

C’est un film qui ne porte pas un jugement arrêté sur quoi que ce soit. Ça reste une comédie satirique. Et dans toute satire, les traits sont tirés, c’est le principe. À la limite, c’est un mockumentaire, qui se moque d’une forme de réalité. Mais dans le principe même de la satire, au sens premier du terme, il y a quand même une forme d’alerte.
On en rigole beaucoup, on crée un personnage très haut en couleur, qui vient montrer, à certains endroits, des dérives : l’addiction aux réseaux sociaux, la croyance que tout ça est réel, le fait que tout ça peut nous déconnecter. Giaccomo devient addict, il déréalise, il perd ses attaches, il perd pied. Mais on ne voulait pas être trop radical dans le sous-texte. On ne voulait pas que le film soit une critique frontale des influenceurs, du tout.

Comment avez-vous travaillé le réalisme du film pour représenter au plus près l’univers de l’influence ? 

On a rencontré Bastos qui est consultant sur le film. C’est un influenceur qui, pour le coup, a fait de la télé-réalité, et qui a été influenceur au sens où on l’entendait : pas créateur de contenu, même s’il l’est devenu plus tard, en faisant du montage. On a échangé avec lui pour explorer cet univers-là et pour comprendre un peu quelles en étaient les frontières (ou pas) d'ailleurs. A partir de là, on a commencé à avoir un regard ultra-réaliste de ce qu'était l'influence.

Bastos, consultant sur le film, joue également son propre rôle

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Je crois que 60 % des jeunes veulent être influenceurs aujourd’hui, on s’est dit : « Waouh, il y a un phénomène sociétal immense. » C’est comme ça que je vois la fiction : elle doit aller là où il y a quelque chose qui se passe, là où il y a une forme de problématique, un événement.
On avait vu des films avec des influenceurs, mais pas des films sur l’influence. Et le fait d’avoir de vrais influenceurs dans le film, qui jouent leur propre rôle, et non pas des influenceurs qui incarnent un rôle fictif, allait dans ce sens.

La présence de personnalités dans le film était-elle une manière de renforcer sa crédibilité ?

Bien sûr, c'est pour ça qu'il n'y a pas d'acteurs dans ce film, il n'y a que des influenceurs. Moi, je suis le seul acteur qui joue un influenceur. Mais sinon, c'est que de la réalité, c'est que des vrais gens et des vraies situations. Et c'était ça, un des grands challenges, c'était d'avoir un scénario...

On n'avait pas de scénario dialogué. Il y avait des idées de scènes et tout est ensuite improvisé à partir de situations qu'on avait plus ou moins en tête. On voulait que tout soit très sincère de la part de chacun des influenceurs. Tous, en fait, ne savaient pas ce qui allait se passer. Et moi aussi. 
Rencontre entre le « G » et Tibo Inshape

Par rapport aux inspirations du personnage, vous le disiez, Bastos vous a aidé dans sa construction, mais aussi certaines figures de la télé-réalité. Chez SocialRama, on a aussi pensé à Anyme, pour ce côté « petit gars du web » qui part de chez lui avec une énergie très spontanée : est-ce que c’est une référence qui vous a traversé ? 

Quand on a tourné le film, c'était il y a un an et demi, et Anyme, on ne parlait pas de lui à l'époque, donc non, je ne le connaissais pas et je ne m'en suis pas inspiré. En fait, Giaccomo, c'est la contraction de plusieurs références d'influenceurs, mais c'est aussi un personnage très cartoonesque.
Moi, en tout cas, en tant que comédien, il fallait que je fasse quelque chose qui ne me ressemble pas du tout. C’est pour ça que j’ai beaucoup travaillé la voix du personnage, qui n’est pas vraiment la mienne, ainsi que ses mimiques.
Giaccomo a aussi une forme de dyslexie. C’est quelqu’un dont le parcours a été un peu fissuré par plusieurs événements de sa vie : il a été beaucoup harcelé au collège, il n’a pas forcément eu la reconnaissance de ses parents, ni un entourage très aimant.
Il y a donc eu tout un travail au-delà des influenceurs qui nous ont inspirés. En réalité, le cœur du personnage, c’est un travail d’acteur que j’ai fait pour incarner quelqu’un à partir d’une backstory et d’un environnement que j’ai imaginés, avec l’envie d’être à la fois touchant et drôle, sans hésiter à pousser certains curseurs pour la comédie.

Est-ce que vous pourriez avoir des points communs avec Giaccomo ? Et selon vous, qui serait l’anti-Giaccomo dans le monde des créateurs de contenu ? 

Déjà, je pense que l'opposé, ce n'est pas un créateur. L'opposé de Giaccomo, c'est quelqu'un qui ne crée pas sur les réseaux sociaux. Ensuite, je pense que les points communs sont dans la backstory du personnage. J’ai puisé à certains endroits dans des choses un peu intimes, pour pouvoir créer une passerelle émotionnelle entre lui et moi. En revanche, je suis très opposé à lui. Giaccomo est quelqu'un de très extraverti et capable de tout. Moi, j'ai une nature plutôt introvertie et calme. Et c'est aussi ça, la beauté du jeu d'acteur, ou du théâtre, c'est que tu exprimes des choses que tu n'exprimes pas dans la vie. 

Et concernant votre rapport aux réseaux sociaux et aux algorithmes, est-ce que vous regardez les chiffres, vous aussi ?  

Je ne regarde pas du tout ce qui est chiffres, algorithmes. J'ai beaucoup de distance avec ça. Je passe, en revanche, beaucoup de temps sur les réseaux parce que je suis addict. J'ouvre le téléphone, il est 23 h et je relève la tête, il est 1 h 30 du mat. C’est cette addiction terrible, avec cet effet de dopamine, qui m’a motivé dans le film : c’est un phénomène inquiétant, chez les jeunes en particulier, mais aussi chez les adultes, parce que cet objet est redoutable.

L'obsession de Giaccomo : son nombre d'abonnés Instagram

Ça fait aussi écho à l’un des thèmes abordés par le film : la santé mentale, notamment à travers un échange entre Giaccomo et Magali Berdah. Giaccomo se fait conseiller par différentes personnes, de vraies personnalités pour le coup. Est-ce qu’il y a une rencontre, un échange, qui résumerait le film ?

L'échange qui résume le film, c'est un échange entre Giaccomo et la seule personne qui n'est pas un influenceur dans le film, Michel. Quand il est chez lui et que Michel, qui n'a aucun réseau social, lui dit :

« mais je ne comprends pas pourquoi tu as ce besoin d'exister sur les réseaux sociaux », mon personnage lui répond : « je préfère avoir 100 cœurs virtuels sur Instagram qu'un vrai câlin dans la vraie vie ».

C'est un truc qui, par définition, à la fois nous connecte au virtuel mais nous déconnecte du réel parfois. Je pense que c'est une bonne incarnation du risque des réseaux sociaux, c'est une forme de déconnexion du réel, voire même une forme de déréalisation. La déréalisation, c'est quand tu as l'impression que tout est devenu une fiction. Comme si tu étais dans Matrix

Pour finir, est-ce que Giaccomo et vous auriez un conseil à donner à un jeune qui voudrait se lancer sur les réseaux ? 

Moi je n'ai aucun conseil à donner parce que, personnellement, je n'ai aucune légitimité. J'y connais rien. Giaccomo, lui, je pense qu'il dirait : « crois en tes rêves ».

Propos recueillis par Lilou Soulet.

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