Parler de sexualité sur les réseaux sociaux en 2026 relève du parcours du combattant. Entre la modération opaque et arbitraire des algorithmes, le shadowban, les dénonciations des utilisateurs et la censure pure et simple des contenus éducatifs ou de santé, les créateurs de contenu doivent sans cesse redoubler d'ingéniosité.
C’est le défi que relève quotidiennement Manon Lugas. Ancienne consultante en stratégie éditoriale pour de grands groupes audiovisuels, elle a décidé de quitter le consulting pour se consacrer pleinement à son projet, Le Cul Nu. D’abord simple compte Instagram perso, la page s'est transformée en un véritable média indépendant qui aborde le sexe, non pas par le prisme des pratiques ou de la sursexualisation, mais à travers celui de la pop culture, de l'histoire et des représentations. Elle produit désormais des contenus pour France.tv Slash et CANAL+ Love. Les médias traditionnels seraient-ils finalement plus courageux que les plateformes lorsqu'il est question de sexualité ?
Pour SocialRama, elle revient sur son parcours hybride entre télévision et web, explique son modèle économique pour rester indépendante et livre son regard sans complexe sur l'évolution des plateformes face aux contenus liés à la sexualité.

Adrien Vincent : Pouvez-vous revenir sur votre parcours professionnel et expliquer comment vous en êtes arrivée à travailler sur les réseaux sociaux ?
Manon Lugas : J’ai eu deux carrières qui se sont construites en parallèle avant de finir par se rejoindre. Quand je suis arrivée à Paris, j’ai d’abord travaillé dans la production de télé-réalité, puis comme consultante en stratégie éditoriale numérique pour de grands groupes audiovisuels, comme France Télévisions, TF1 ou Canal+. À l’époque, les réseaux sociaux étaient encore assez peu considérés par les chaînes.
Mon passage en télé-réalité avait aussi réveillé ma passion pour la culture du cul, parce que je me suis retrouvée à donner des conseils d’éducation sexuelle aux candidats. J’avais créé Le Cul Nu à côté, mais je l’alimentais très peu. Pourtant, dès que je publiais, le compte gagnait rapidement en visibilité. Je ne voulais pas forcément en faire un métier. J’avais surtout envie de parler d’histoire, de représentations et de culture, là où beaucoup de comptes parlaient surtout de pratiques.
Le consulting m’a permis de tester plein de formats et de comprendre que j’aimais vraiment communiquer sur les réseaux. Mais il y avait aussi une frustration : les grands diffuseurs avaient des moyens, tout en investissant encore très peu dans les plateformes et en prenant peu au sérieux les usages des internautes.
Il y a environ deux ans, j’ai donc décidé de quitter le consulting, de reprendre Le Cul Nu sérieusement, de l’incarner et de faire le pari que je pouvais installer ce sujet dans les médias. Au début, j’ai continué à faire un peu de stratégie pour compléter mes revenus. Aujourd’hui, j’arrive à vivre pleinement de mon activité. Mes deux carrières ont finalement fini par se rejoindre.
Instagram joue un rôle central dans votre communication. Comment envisagez-vous le développement sur d’autres plateformes ?
J’avais construit toute ma communication autour d’Instagram, J’avais tellement appris à dompter Instagram, malgré toutes les censures, que j’en avais fait mon terrain de jeu. Mais là, on cherche vraiment à aller un peu plus loin, à investir d’autres plateformes et, forcément, à toucher d’autres internautes. Donc forcément, aujourd’hui, le développement sur d’autres plateformes me paraît un peu plus compliqué.
Sur TikTok, j’ai subi pas mal de censures et, plusieurs fois, il a fallu tout recommencer à zéro. C’est un peu fatigant, mais on ne lâche pas. Et YouTube, c’est un nouveau challenge que je me suis lancé il y a deux ou trois mois. Cette fois, on passe sur des formats plus longs.
Il y a encore quelques années, ces plateformes n’étaient pas forcément très accessibles pour les sujets que je traite, parce qu’on était censuré très vite. Mais aujourd’hui, elles ont bien conscience que, par le biais du lifestyle ou de la santé, ces questions arrivent de toute façon sur leurs espaces.
Mon angle, c’est surtout la culture du cul. Mais comme on a encore du mal à envisager le sexe à travers le prisme de la culture, ce n’est pas toujours très bien compris.
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Lilou Soulet : Est-ce que vous adaptez alors votre vocabulaire selon les plateformes pour contourner la censure ?
Je n’ai jamais été très fan des mots où on remplace les lettres par des zéros ou des symboles. J’ai toujours trouvé que ça rendait les contenus illisibles. Et surtout, la censure fait partie de ma vie depuis longtemps. Ça m’embêtait profondément de voir qu’elle allait finir par dicter ma manière de produire et de parler.
Comme j’ai toujours eu un vocabulaire assez léger, humoristique et décomplexé, je me suis dit que j’allais plutôt inventer des mots. Par exemple, je ne dis jamais « vulve », je dis « gnouf ». Je ne dis pas « pénis », je dis « la zigue ». Et ces termes-là, l’algorithme ne les détecte pas, puisqu’il ne les comprend pas. Au départ, les internautes le voyaient surtout comme un truc drôle. Mais, avec le temps, ils ont compris que c’était aussi une manière de contourner la censure. C’est assez soulageant de se dire qu’on peut trouver des alternatives plus fun, plutôt que de montrer en permanence qu’on est censuré par la plateforme.
Instagram est donc votre principal moteur de notoriété, mais en même temps, comporte le risque que votre compte soit bloqué ou, au minimum, shadowban. Comment gérer ce paradoxe ?
J’ai clairement déjà été bloquée ! J’ai connu des périodes où je ne pouvais plus rien publier pendant des mois. Même si j’essayais de poster une image blanche, rien ne se publiait. Donc là, on parle réellement de censure.
Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que, quand tu es créateur de contenu, et même plus largement quand tu travailles dans le divertissement, tu dépends toujours de la personne qui distribue ton travail. Si la télévision, YouTube ou Instagram décident que tu ne parles plus, eh bien, tu ne parles plus.
On reste totalement dépendants, voire esclaves, de ces plateformes, donc on passe notre temps à nous adapter. Dans l’audiovisuel, on dépend toujours de nos canaux de distribution. On est arrivés sur Internet en faisant la guerre à la télévision, mais aujourd’hui, Internet fait exactement la même chose. En fait, on dépendra toujours de ceux qui nous distribuent.
Et sur les sujets de sexualité, ce qui est assez fou, c’est que je suis souvent davantage censurée sur des contenus de santé que sur des contenus très sexualisants. Quand je parle de prostate, d’orgasme ou que j’utilise des mots très facilement identifiables, je peux être censurée très vite.
Ça ne veut pas du tout dire qu’il faut en vouloir aux travailleuses du sexe. C’est simplement la preuve que l’algorithme est bête et méchant, que les plateformes sont bêtes et méchantes et qu’on est complètement à leur merci.
Donc, si demain Instagram décide de supprimer mon compte, je perds ma vitrine et mon principal canal de distribution. L’avantage, c’est que je ne perds pas mon jus de cerveau. Ce qui me fait vivre, ce sont mes connaissances, et je pourrai toujours les ressortir sous une autre forme.
Paradoxalement, on a presque l’impression que la télévision est redevenue un espace de liberté pour parler de sexualité. Y a-t-il encore des sujets tabous dans les médias classiques ?
Alors, moi, je ne suis pas directement à la télévision. Même quand je travaille avec des médias, mes contenus sont surtout publiés sur Internet et je reste confrontée aux problématiques des plateformes.
J’ai un super exemple qui date d’il y a quelques mois. Lors de la commission d’enquête menée par Charles Alloncle, certains contenus de France TV Slash ont été cités, notamment l’un des miens, qui s’appelait « Les trois types d’érection ».

On parle d’érection, donc ça fait peur. Sauf que les différents types d’érection, c’est au programme de quatrième. Tout ce qu’on a toujours produit rebondit sur des choses qui sont censées être apprises à l’école. Les sujets qu’on traite restent franchement assez légers. Moi, j’ai déjà eu envie de parler de chemsex, de sursexualisation ou de sujets beaucoup plus durs, mais France TV modère toujours beaucoup. Ils ont d’autres enjeux, je le comprends complètement et je ne leur en veux pas.
C’est ça que je trouve un peu drôle : personne n’a envie de parler de sexe, alors que tout le monde en parle tout le temps et partout. Simplement, on en parle surtout à travers un prisme de sexualisation, qui est beaucoup moins éducatif et beaucoup moins nourrissant. Après, tant mieux, ça me laisse encore du travail !
Et surtout, il y a des contenus beaucoup plus violents qui passent entre les mailles du filet. Certains masculinistes valorisent clairement le proxénétisme et vendent des formations pour apprendre à en faire. Ces mecs-là peuvent faire quatre millions de vues sans aucun problème, parce que l’algorithme voit simplement un homme qui parle devant son micro.
Leur dangerosité est plus difficile à identifier. À côté de ça, toi, tu donnes des conseils pour faire des tests de dépistage des IST et tu te fais flaguer.
Mais c’est le jeu. Je pense qu’on retrouvera toujours ce problème sous d’autres formes. Ce sera probablement l’éternel combat du sexe sur le numérique. De toute façon, ça ne peut pas coller avec les mécaniques algorithmiques et les systèmes de modération.
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Vous disiez que ce qui vous fait vivre, c’est avant tout votre matière grise. Concrètement, d'où viennent vos revenus ?
Dans mes autres activités, il y a notamment la coordination d’intimité et l’écriture. Ce n’est pas ça qui me fait vivre, mais ça permet d’assouplir un peu les revenus. Mes principaux revenus viennent de mes collaborations avec France TV et Canal+ Love.
Quand j’ai décidé de travailler sur les réseaux sociaux, je ne voulais pas dépendre uniquement des partenariats. On aborde un sujet de niche et on passe notre temps à déconstruire l’idée selon laquelle il faudrait des tonnes de sextoys ou de produits pour prendre du plaisir. Si, derrière, on en fait la publicité tous les jours, les valeurs et l’éthique se contredisent.
Sur mes propres réseaux, je fais donc généralement une seule collaboration par mois, soit en story, soit en publication. J'ai la chance de pouvoir dire aux marques : « Si vous prenez cette place, c’est votre place sur le mois. » C’est aussi comme ça que je justifie mes prix : par l’espace accordé à la marque et par la confiance de ma communauté.
Maintenant, il y a aussi le développement de YouTube, qui, on l’espère, nous aidera à moins dépendre des diffuseurs. J’adore travailler avec les médias, parce que mon objectif est vraiment d’y installer ce sujet. Mais il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier : le contexte politique fragilise nos discours, donc on ne sait jamais de quoi demain sera fait.

Est-ce que le fait d’être financée par des diffuseurs est plus intéressant pour vous que de travailler avec des marques ?
Oui, clairement, parce que ça me permet de parler de ce qui me passionne vraiment.
Ma prochaine vidéo pour France TV Slash parle de l’éjaculation précoce. Dit comme ça, le sujet paraît un peu lourd, mais on peut l’aborder de manière cool, légère, et essayer de changer le regard qu’on porte dessus.
Parler d’un sextoy, très sincèrement, je m’en fous un peu. Si j’en parle, c’est que je suis convaincue par le produit, que les matières sont saines et que c’est éthique. Mais produire un contenu d’une minute trente uniquement là-dessus, ça ne me passionne pas tant que ça. Mon discours a toujours été de dire qu’on n’avait pas besoin d’une armoire remplie de jouets.
Après, ça dépend de la nature de la collaboration. J’ai par exemple travaillé autour du film Babygirl pour analyser la manière dont les scènes de sexe avaient été mises en scène. Le distributeur m’avait laissé carte blanche et sponsorisait ensuite le contenu.
Dans ces cas-là, je n’ai pas vraiment l’impression de participer à une collaboration publicitaire. J’ai plutôt l’impression de proposer une analyse pour laquelle je suis rémunérée, et ça, c’est génial. La manière dont les scènes de sexe sont filmées, c’est aussi ma passion. Donc pouvoir vivre de ça, c’est une chance folle.
Avez-vous d’autres exemples de collaborations intéressantes ?
J’en avais fait une assez fun avec Deliveroo. Pour la Saint-Valentin, ils avaient imaginé un repas autour de l’amour et du sexe. J’étais célibataire à l’époque, donc j’avais dit que je testais toute seule un repas prévu pour un couple. Ça me faisait deux fois plus de bouffe, je mangeais tout face caméra et j’étais super heureuse !
J’ai aussi fait une collaboration avec Happn, où j’animais un quiz avant une soirée pour célibataires. C’est ce que j’aime, les gens se rencontrent vraiment et les marques mettent de l’argent dans quelque chose de concret.
Quand tu n’es pas seulement dans un prisme qui consiste à dire « Achetez ça », mais dans quelque chose qui donne du relief à ton discours, c’est hyper enrichissant. Ça n’arrive pas souvent, mais quand ça arrive, franchement, c’est trop bien.

Avec qui travaillez-vous sur votre projet YouTube ?
J’ai la chance de travailler avec ABEL Studio. Ce sont eux qui m’ont encouragée à me lancer sur YouTube. Ça faisait des années que je travaillais seule, donc travailler entourée, c’est vraiment libérateur, que ce soit au niveau de la santé mentale ou physique.
Au départ, j’avais très peur de YouTube. J’avais vu des copains, typiquement Ben Nevert, se faire censurer et vraiment défoncer sur la plateforme. Je m’étais dit : « Alors là, je n’y vais jamais. » Mais ils m’ont encouragée à essayer, et on a plein de super choses qui arrivent à la rentrée.
Je parle de « nous » parce que je vois vraiment YouTube comme un projet collectif. Ils me soutiennent et, surtout, ils ont un regard très extérieur. Quand Martin d'ABEL me dit : « Là, on ne comprend rien à ton truc », ça fait du bien. Ça me remet un peu à ma place et, au final, ça me permet de mieux travailler.
Sur Instagram et TikTok, je reste indépendante. Mais sur YouTube, je travaille avec eux, et c’est très cool. Je crois beaucoup à l’avenir de la plateforme : la télévision devrait davantage faire confiance à des créateurs comme Balade Mentale ou Ego, qui produisent des formats ambitieux et passionnants sur YouTube.

Comment est-ce que vous envisagez un contact plus direct avec votre audience et une moindre dépendance aux plateformes ?
Là, je suis dans un entre-deux un peu bizarre. Pour l’instant, je produis beaucoup, de plein de manières différentes, pour essayer des choses et prendre de la place.
Mais, sur le long terme, j’aimerais proposer des contenus plus approfondis sans pour autant priver le plus grand nombre, parce que ma mission de départ reste de rendre ces sujets accessibles à tout le monde.
Mon rêve idéal, ce serait un format en direct, construit autour de la rencontre avec les gens, puis décliné en contenu numérique pour ceux qui n’auraient pas pu venir.
Est-ce que vous considérez Le Cul Nu comme un média ou plutôt comme une marque ?
Au début, je voyais vraiment Le Cul Nu comme un simple compte Instagram. Mais aujourd’hui, c’est devenu une marque, avec des rendez-vous, une ligne éditoriale et un côté un peu presse.
Je suis Le Cul Nu, mais Le Cul Nu existe aussi sans moi. Sur YouTube, j’utilise mon prénom, Manon, mais les gens continuent à chercher « Le Cul Nu », parce que c’est comme ça qu’ils ont connu le projet. Peut-être que plus tard, il pourra devenir un média indépendant autour de la sexualité, un peu dans la logique d’HugoDécrypte. Sans aucune prétention, je pense que c’est déjà un média.

Vous avez plusieurs casquettes, journaliste, créatrice de contenu, chroniqueuse… Comment est-ce que vous articulez tout ça ?
En fait, je parle surtout de culture du cul. Mon objectif, c’était que, lorsque les gens se posent une question sur une scène de sexe au cinéma, dans un jeu vidéo ou plus largement dans la pop culture, ils pensent au Cul Nu et à ce qu’on y fait. Pas forcément seulement en se disant : « Il faut demander à Manon », mais plutôt : « Qu’est-ce que j’ai déjà appris grâce à cette page ? Qu’est-ce que ça peut m’aider à comprendre ou à questionner ? »
J’ai envie de transmettre des faits, mais aussi de développer l’esprit critique. Je réalise que c’est vraiment là que je veux être, dans cet entre-deux entre deux sujets qui fascinent tout le monde, mais qui ne sont pas toujours très bien pensés ensemble. Avec Le Cul Nu, j’aimerais qu’on puisse trouver des réponses à certaines questions, mais aussi qu’on apprenne simplement à mieux s’en poser.
Avec un peu de recul, comment est-ce que vous voyez l’évolution des plateformes face aux contenus liés à la sexualité ? Sont-elles devenues plus sévères ?
Je dirais qu’il y a deux vitesses. D’un côté, nous, on voit qu’on a moins d’impact qu’il y a quelques années et qu’on est obligés de produire beaucoup plus. De l’autre, des contenus générés par IA, parfois extrêmement violents ou problématiques, peuvent faire des millions de vues sans être censurés.
Je pense aussi que les internautes sont fatigués. Quand tu présentes directement un contenu comme éducatif, ça peut potentiellement les ennuyer. Alors que si tu le racontes comme une histoire, ils vont davantage t’écouter.
Les plateformes sont donc plus sévères, mais pas envers les bons contenus. Les travailleuses du sexe sont très maltraitées, et nous, on est directement identifiés comme du contenu réservé aux plus de 18 ans… alors que l’algorithme ne comprend pas toujours la dimension sexuelle ou problématique des images générées par IA.
Il faudrait revoir les mécaniques de signalement et de publication, parce qu’il y a une vraie urgence autour du traitement des images. Je pense que ça évoluera, mais j’ai peur que ce soit déjà trop tard quand elles réagiront.
Propos recueillis par Lilou Soulet et Adrien Vincent.