Face à une société de plus en plus fracturée et polarisée, les créateurs de contenu invités à RADAR 2026 ont apporté des réponses concrètes, souvent drôles, parfois inquiètes. Voici ce qu'il fallait retenir.

Contexte : Sous la direction éditoriale de SocialRama, la plateforme de smart content Kessel organisait le 14 octobre 2026 au Palais de Tokyo la deuxième édition de RADAR, sa conférence annuelle consacrée aux enjeux de l’information. En deux heures de talks, l’événement a croisé les regards de médias (Le Monde, Brut., 20 Minutes), de créateurs de contenu, de personnalités politiques et de dirigeants, avec un double objectif : mesurer comment les algorithmes abîment le débat public et mettre en avant de nouvelles façons d’informer et de construire des récits communs.

Anis Ayari : de l'information « pour tous » à l'information « pour chacun »

Anis Ayari / © Kessel

Ingénieur en IA et vulgarisateur sur YouTube et TikTok , Anis Ayari @DefendIntelligence a fait parler de lui en créant un faux Emmanuel Macron, puis un faux Général de Gaulle, capables de répondre en direct aux internautes sur Twitch. Ce qu'il en retient en dit long sur notre rapport aux machines :

« Les gens tutoyaient Emmanuel Macron et vouvoyaient le général de Gaulle. Alors que ce sont des IA dans tous les cas. »

Outre la culture du doute que génère l’IA, il observe que la nature même de l'information change, alors que les modèles d’IA s’imposent comme nouveaux filtres de l’actualité. « On passe d'un monde où l'information est accessible à tous à un monde où l'information est accessible à chacun. » Comprendre : jusqu’ici, chacun lisait l’actualité à travers le filtre d’une rédaction. De plus en plus, ce filtre est un modèle d’IA calé sur l’historique, les goûts et le contexte de chacun.

Lui qui a travaillé sur des systèmes de recommandation reconnaît au passage les subir comme n'importe quel créateur : « On vit en fait dans une immense loterie algorithmique », regrette-t-il, tout en reconnaissant que la transparence qu’il réclame n’arrivera jamais : « Si on donne de la transparence sur les systèmes de recommandation, ça veut aussi dire qu’on est capable de les manipuler. »

Rémy Buisine : raconter la France telle qu'elle est

Rémy Buisine / © Kessel

Rémy Buisine, c’est le symbole du nouveau journalisme et des nouveaux créateurs d’information, cartographiés par SocialRama à l’occasion de la première édition de Radar, il y a un an. Devenu directeur de l'information chez Brut. il y a quelques mois, Rémy Buisine continue de filmer seul, à l'iPhone, au cœur de l'événement. Ces dernières semaines, il était sur les blocus lycéens dès 6 heures du matin. Pour lui, le terrain reste la priorité, même une fois monté dans la hiérarchie.

« Si on reste dans notre tour d'ivoire, avec juste nos contacts, nos passions personnelles, on va uniquement raconter la France telle qu'on la vit,
mais pas telle qu'elle est. »

Si sa marque de fabrique, les « live » iPhone au poing, est le résultat d’une contrainte (« je n'avais pas les moyens de m'acheter une caméra, il faut dire les choses »), il a su en faire un atout. Face à une caméra, les gens « réfléchissent beaucoup à ce qu’ils vont dire », alors que le téléphone, lui, se fait oublier et transforme l’interview en conversation.

Il capte ainsi des scènes qu’une caméra aurait sans doute fait disparaître, comme ce concours de pompes improvisé entre policiers et lycéens en plein blocus. Et devant un adolescent qui manifeste pour la première fois de sa vie, un iPhone sera toujours moins intimidant qu’une caméra et une perche.

Najat Vallaud-Belkacem et Nathalie Kosciusko-Morizet : aujourd’hui, on ne voit plus que ce que l’on croit

Najat Vallaud-Belkacem, Nathalie Kosciusko-Morizet, NVB / NKM / © Kessel


Deux anciennes ministres, une de gauche et une de droite, ont fait officiellement leur entrée dans la Creator Economy pendant cette soirée, en présentant leur tout premier podcast, au rythme hebdomadaire, intitulé très justement « Tout Contre ». Au programme, une heure de discussion en tête-à-tête, sans journaliste, sans se couper la parole.

Leur point de départ ? La lutte contre les bulles algorithmiques, qui enferment chacun dans ses convictions. Najat Vallaud-Belkacem y voit le renversement de la formule de saint Thomas : désormais, « on ne voit que ce que l’on croit » et non l’inverse.

Le format long du podcast n'a pas pour but d’effacer les désaccords, mais il devrait permettre de mieux les éclairer. Or, « un objet éclairé par deux lumières différentes, ça donne du relief », résume Nathalie Kosciusko-Morizet. Le ton se veut apaisé, car « personne n’a envie d’être saisi tel un steak sur le gril en écoutant des décibels d’agressivité ». À vérifier très prochainement.

Jules comme César : la culture comme escalier

Paul Boulangé, Influential - Jules Stimpfling, Le Crayon - Adrien Vincent, SocialRama / © Kessel

Dans un échange aux côtés de Paul Boulangé, président d’Influential France, groupe Publicis, Jules Stimpfling a refusé la caricature d'une jeunesse qui préférerait les mangas à la poésie. Pour le cofondateur du Crayon, également créateur de contenu sur la culture, l’histoire et la littérature, la culture se gravit marche par marche :

« On ne se met pas à lire Nietzsche du jour au lendemain, ni à aller écouter La Traviata à l'Opéra Garnier. »

Il distingue d’ailleurs la culture artistique de celle qui rassemble : « Le foot, c’est de la culture dans ce sens-là, alors que ce n’est pas de la culture au sens artistique. Et pourtant, ça crée du commun. »

Rose Hamel, sœur du père Jacques Hamel : « Le monde serait bien triste si on était tous pareils »

Elle n’est pas créatrice de contenu, mais elle a livré en vidéo un témoignage fort sur sa rencontre et ses échanges avec la mère d'un des assassins de son frère. Une amitié peu commune qu’elle raconte dans son livre Sœurs de douleur.

« Avoir osé cette rencontre, ça a fait qu’on a retrouvé notre paix intérieure. Ça nous a donné un souffle de vie d’une telle force qu’on avait envie de plus en plus de se rencontrer plus longtemps », confie-t-elle.

Pourtant, l’une est catholique, l’autre est musulmane et elles n’auront « jamais les mêmes opinions ». Et c’est tant mieux ! « Le monde serait bien triste si on était tous pareils, ce serait un monde sans couleur », a-t-elle rappelé, avant d’inviter les jeunes à « faire un arc-en-ciel de mosaïque avec toutes ces cultures ».

Le Dézoom : S’ils étaient bien représentés parmi les intervenants, les créateurs de contenu n’étaient pas les seuls à être mis à l’honneur pendant la soirée : essentiel pour recréer du lien, le monde associatif avait aussi toute sa place. Jusqu’à la conclusion, en chanson et en émotion, par la chorale de l'association La Cloche.

Nathalie Gatellier et Tarik Ghezali, cofondateurs de la Fabrique du Nous , qui se définissent comme des « ingénieurs du lien », ont ainsi évoqué quelques-unes des rencontres improbables qu’ils s’attachent à provoquer : des jeunes de quartiers qui apprennent à nager dans la piscine d’inconnus, ou des détenus qui appellent des personnes âgées isolées.

Quant à l’économiste Violette Nahmias et au réalisateur Idir Serghine, ils ont présenté Nous Réconcilier , l’association qu’ils ont fondée pour renouer le dialogue en France après le 7 octobre et la guerre à Gaza. Des centaines de personnes, parfois profondément en désaccord, y ont accepté de se parler. L’expérience deviendra bientôt une émission sur France Télévisions.

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