« Alors bon, qu’est-ce qu’on fait ? » s’interrogeait le regretté Pierre Desproges il y a 40 ans, mais aussi sûrement @xsqueezie et @lenamahfouf au moment d’ajouter sur Instagram une story de soutien aux lycéens français en plein blocus.

les posts de soutien de Squeezie & Lena

Dans ce sketch écrit en 1984, dans la France à Mitterrand sous le choc du tournant de la rigueur, Desproges dénonce l’hypocrisie de l’engagement politique des vedettes du show-biz en train de devenir des stars dans un paysage médiatique en cours de privatisation et pose ainsi les bases de la critique de ce qui deviendra le charity business.

«Ah, bien sûr, si j’avais cette hargne mordante des artistes engagés qui osent critiquer Pinochet à moins de 10 000 km de Santiago… »

Toute la cruauté de Desproges est résumée en cette phrase dont les moins de 20 ans peineront à saisir la hargne (et le courroux, coucou), tant elle renvoie les contemporains de cette période aux grandes envolées lyriques télévisuelles des humoristes, chanteurs et comédiens engagés de l’époque, qui seront caricaturés par Les Inconnus dans les années 90 avec le sketch de l’artiste engagé Florent Brunel.

Néanmoins, depuis, le jeu médiatique, il a changé. Plus d’Anne Sinclair ou de Michel Drucker les yeux embrumés pour vous tendre un micro complaisant à l’égard de votre engagement de façade. Les ingénieurs du chaos et entrepreneurs du buzz guettent toute prise de parole ou tout signifiant politique des stars pour les mettre au service de la polarisation des audiences et de la machine à monétiser les clics.

Pour les plus gros créateurs, il est acquis que se moquer du patron du Kremlin à 3 000 km de Moscou ou bien de la rénovation de la Maison-Blanche à 6 000 km de Washington peut déclencher un shitstorm à même de transformer leur smartphone en Womanizer® et leur carnet de commandes de collabs en désert de Gobi. L’engagement politique se paye aujourd’hui au prix fort dans un écosystème social media où l’agression verbale est anonyme, le harcèlement est automatisable et le buzz est bankable pour tous.

« Je suis un artiste dégagé »

C’est ainsi que se qualifiait Desproges pour ne pas tomber dans l’hypocrisie d’un engagement trop consensuel pour être honnête. Cette posture décrit à merveille la posture de nos stars de la creator economy préférant naviguer dans des sphères où le kiff, le lol, la best life très éloignée des aspérités d’un monde où les urgences sociales et écologiques appellent pourtant au réveil politique.

« Dégagé, oui. Indifférent, non »

Mais voilà qu’en plein blocus étudiant, les plus grosses vedettes du creator game annoncent leur soutien au mouvement lycéen sans détour, malgré les débordements et les violences dont se délecte l’écosystème sociomédiatique, assoiffé de charges policières, de feux de poubelles en HD et d’avis de commentateurs professionnalisés ravis de pouvoir opposer leur vision morale à la colère juste de nos lycéens. À l’instar de Desproges, au méta-chroniqueur de s’interroger : de quoi cet engagement est-il le nom ?

Pour juger, admettons enfin comme Nicolas Dufourcq de la BPI, que @lenamahfouf et @xsqueezie sont aujourd’hui les marques médias d’entreprises au bilan confortable et aux multiples salariés. Leur prise de position mérite donc un détour par l’indépassable Scott Galloway et sa lecture du soutien de Nike à Colin Kaepernick qui démontre en une dataviz bien sentie que  quelques baskets brûlées dans une Amérique vieillissante ne valent pas forcément de se mettre à dos celle qui les portera demain.

source

En soutenant le blocus des lycéens, @lenamahfouf et @xsqueezie révèlent que leur business model est dépendant de l’engagement des audiences les plus jeunes. En soutenant le blocus des lycéens @lenamahfouf et @xsqueezie révèlent leur nécessité de réengager cette audience qui, au cours de l’été, leur a reproché de vivre déconnectés. En soutenant le blocus des lycéens @lenamahfouf et @xsqueezie  font allégeance à la jeunesse de France et laissent aux legacy media les audiences vieillissantes qui refusent de comprendre son malaise.

« Alors bon, qu’est-ce qu’on fait ? »... on écoute le sketch de Desproges.


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