À VivaTech 2026, Jo Burford (Edelman), l’avocate Tyler Chou, Renée Kaplan (Substack France) et Kaya Yurieff (Scalable) ont décrit le changement de paradigme en cours dans la Creator Economy : désormais, « posséder son audience » ne relève plus seulement du simple conseil de bon sens, c'est une condition sine qua non pour valoriser son activité quand on est un créateur.
Le Contexte : VivaTech, c'est le grand rendez-vous européen de la tech qui tenait sa 10e édition du 17 au 20 juin à la porte de Versailles à Paris. Avec 200 000 visiteurs, l'édition 2026 a été avant tout marquée par l'IA, les startups et des innovations comme les robots Habs ou Miroki. La Creator Economy y a occupé une place à l’agenda, certes de niche, mais dont les enseignements méritent qu'on s'y attarde.

Et si les indicateurs avec lesquels fonctionne la Creator Economy depuis une dizaine d’années n’étaient pas les bons, comme l’ont été les « vanity metrics » des débuts des réseaux sociaux ? C’est le message de Jo Burford, Head of Creator EMEA chez Edelman, la Creator Economy : pour elle, le temps où tout le monde était « obnubilé par les chiffres » est (presque) révolu.
« La vraie question maintenant, c’est à quel point connaissez-vous votre audience ? » explique-t-elle.
À l’écouter, les marques avec lesquelles travaille son agence recherchent aujourd’hui des créateurs capables de décrire précisément leurs communautés, leurs valeurs et leurs motivations profondes. Le must, dans le BtoB tout particulièrement, ce sont des créateurs qui gèrent des groupes WhatsApp ou Slack.
« Un groupe WhatsApp de 300, 1 000, 5 000 personnes peut avoir plus de valeur que 500 000 abonnés sur TikTok » estime cette ancienne employée de… TikTok.

Un levier de valorisation pour les financeurs
Ainsi, face à des plateformes qui peuvent changer, voire fermer du jour au lendemain (Vine en est l’exemple le plus douloureux et le suspense autour du ban de TikTok a servi de prise de conscience aux plus jeunes), chercher à « posséder son audience » s’impose de plus en plus comme une évidence. Surtout qu’il s’agit aussi d’un levier de valorisation incontournable dans le cadre d’une opération financière, comme une vente ou une levée de fonds.
Tyler Chou, avocate spécialisée dans la Creator Economy, en témoigne : elle travaille actuellement sur quatre processus de vente, dont l’un valorisé à 100 millions de dollars. Le créateur concerné compte 4 millions d’abonnés sur YouTube, bien loin des 500 millions de MrBeast. Mais il a une application de gestion de budget, une newsletter, une communauté et plusieurs sources de revenus. Et surtout, il ne dépend pas d’une seule plateforme.
« Les acquéreurs ne veulent pas que vous soyez simplement locataire de YouTube », résume-t-elle.
Comme les banquiers, ils évaluent plutôt la résilience du modèle : est-ce que l’activité survit si la plateforme change ses règles ou si elle ferme ? Quels sont les revenus récurrents ? L’audience est-elle prête à suivre le créateur ailleurs ?
Elle raconte également : « des créateurs me contactent chaque jour. L’un d’eux m’a offert un million de dollars pour récupérer sa chaîne YouTube, car oui, cela arrive même aux plus grands créateurs. Mais je ne peux plus récupérer ces chaînes. » Son conseil ? Migrer l’audience hors plateforme, vers une newsletter, une communauté ou un produit.
« Avoir une liste d’e-mails, c’est probablement l’actif le plus puissant que vous puissiez posséder », ajoute-t-elle.

Renée Kaplan, responsable des partenariats de Substack en France, ne la détrompe évidemment pas. Selon cette ancienne journaliste, un abonné vaut 50 fois plus qu’un simple spectateur. Pourtant, elle rappelle que pendant des années, le « reach » a été considéré comme une fin en soi. Or les plateformes traditionnelles délivrent bien du reach, mais sans garantir que le contenu atteigne réellement les abonnés, ni la moindre stabilité face aux changements d’algorithme. De quoi nourrir une « illusion de reach », séduisante sur le papier, mais trompeuse.
Renée Kaplan raconte que dans l’édition, les grands éditeurs américains sont en train de changer d’approche : plutôt que de chercher à publier des créateurs ayant d’importantes audiences sur Instagram ou X, ils privilégient désormais les auteurs de newsletters payantes, « parce que ça, ça convertit ». Pour autant, la responsable de Substack en France se garde de tout discours en « tout ou rien » : reach et communauté sont complémentaires. Mais sur Substack, rappelle-t-elle, nul besoin d’une base massive pour générer des revenus : un « bestseller » sur la plateforme, c’est à partir de 100 abonnés… payants.
Quid de la dépendance à une seule personne ?
Que l’on mette l’accent sur la communauté ou le reach, reste un même défi à relever : sortir de la dépendance à une seule « personne clé » ? Tyler Chou rappelle que pour qu’une activité de créateur soit réellement valorisable à la sortie, elle doit pouvoir fonctionner sans le visage de son fondateur.
C’est ici que les produits (qu’ils soient numériques, physiques ou techniques) jouent un rôle structurant, à l’image de « CrunchLabs » du créateur Mark Rober, avec ses kits créatifs pour enfants. Mais ce sont les outils SaaS qui génèrent les multiples les plus élevés, alors qu’avec des outils comme Lovable ou Claude, il il est désormais possible de développer des applications en quelques heures.
« Demandez à votre audience quel est son problème, puis résolvez-le », conseille l’avocate, rappelant l’un des principes défendus par le créateur-entrepreneur Jon Youshaei.
Dézoom : L’acquisition récente de l’agence Whalar par Accenture Song (qui serait le plus grand deal de la creator economy) et le lancement d’un fonds dédié aux créateurs doté de 250 millions de dollars par Creative Artists Agency (CAA) et TPG confirment ce changement de statut de la Creator Economy, qui s’appuie de plus en plus sur des metrics issus du monde financier. Du moins aux États-Unis. Pour l’instant.