On en parlait dans la Courbe de la Hype de juin : les succès cinématographiques récents des youtubeurs-réalisateurs ne sont pas passés inaperçus. Le dernier en date, Backrooms, produit avec 10 millions de dollars, a même fait de l'ombre à Disney et son nouveau Star Wars, The Mandalorian and Grogu, qui, malgré une enveloppe de 165 millions (sans compter le marketing), a atteint le plus bas score au box-office de toute l'histoire de la franchise.
Concentrons-nous donc sur Iron Lung, Obsession et Backrooms, et essayons de comprendre comment des réalisateurs outsiders au cinéma ont réussi à dépasser les plus grands studios.
Pour commencer avec le profil de ces trois réalisateurs, Markiplier (Iron Lung) est l'un des vidéastes gaming américains les plus suivis, connu surtout pour ses vidéos sur des jeux d'horreur. Curry Barker (Obsession), pour sa part, s'est fait connaître grâce à son duo That's a bad Idea avec Cooper Tomlinson sur YouTube, mais réfute l'étiquette de « youtubeur ». Le réalisateur n’a jamais considéré la plateforme comme un plan de carrière en soi, mais plutôt comme un moyen de contourner le système, revendiquant une approche purement cinématographique et jamais algorithmique. Enfin, Kane Parsons (connu sous le pseudonyme de Kane Pixels) s'est fait connaître grâce à ses courts-métrages en 3D et effets visuels, inspirés notamment de L'Attaque des Titans puis des Backrooms.
Le plus rentable des trois est, de loin, Obsession, qui, à partir de 750 000 $ de budget, multiplie par près de 500 ses recettes. Le film a été produit par Blumhouse, spécialisé dans les films d'horreur et thrillers à petits budgets et qui a déjà propulsé de nombreuses franchises et œuvres à succès (Get Out, Paranormal Activity, Insidious, American Nightmare, Split…).
Les deux autres longs-métrages disposent d'un budget plus élevé, mais toujours modeste. Le fameux studio A24 (à l'origine de Marty Supreme, Moonlight, Midsommar...) a alloué 10 millions de dollars à Kane Pixels pour la production de Backrooms, tandis que les trois millions de Iron Lung ont été autofinancés par Markiplier. Contrairement à Obsession, dont le scénario est une création originale de Curry Barker, ces deux projets s'appuient sur des concepts qui ont déjà fait leurs preuves.

Iron Lung est à l'origine un jeu vidéo d'horreur sorti en 2022, salué par des critiques très positives et immédiatement validé par la communauté des joueurs.
Backrooms s'appuie sur une creepypasta, ces légendes effrayantes d'Internet qui se sont largement popularisées et multipliées à partir des années 2010.
Pour la petite histoire, les Backrooms (« arrière-salles », en français) sont nées dans un thread 4chan en 2019. Un utilisateur anonyme y a partagé une photo de l'intérieur d'un magasin en travaux datant de 2002 et l'a associée à une dimension parallèle infinie, peuplée d'êtres hostiles, où l'on risque de se retrouver piégé à jamais en ouvrant la mauvaise porte. Enrichi au fil du temps par la communauté, ce folklore numérique a inspiré Kane Pixels, qui en a tiré plusieurs courts-métrages sur YouTube, dont les épisodes cumulent aujourd'hui près de 200 millions de vues, convainquant ainsi le studio A24 de lui confier la réalisation d'un long-métrage.

Blumhouse et A24 avaient déjà tenté l'expérience avec des créateurs issus du web. Blumhouse a notamment produit Five Nights at Freddy's (2023), inspiré de la série de jeux d'horreur du même nom qui avait fait le tour d'Internet en 2014 et 2015. Malgré des critiques mitigées, le film s'est largement rentabilisé au box-office.
A24 avait déjà fait confiance aux frères australiens Danny et Michael Philippou, de la chaîne RackaRacka sur YouTube (6,96 millions d'abonnés), pour Talk to Me (2022), La Main en français, qui avait rapporté près de 100 millions de dollars au box-office et reçu un très bon accueil critique.

Grâce à des concepts validés par des millions de clics et des créateurs qui ont fait leurs preuves auprès d'une communauté de fidèles, une partie du public était finalement déjà conquise avant même la sortie du film. Les dépenses marketing sont réduites et le reste se fait naturellement par le bouche-à-oreille, à l'image des légendes d'internet racontées à demi-mot sur les forums et les réseaux sociaux.
Avec les annonces récentes des adaptations sur grand écran du Mandela Catalogue et de la Fondation SCP, le cinéma d'horreur issu de l'écosystème numérique semble avoir de très beaux jours devant lui. Pour découvrir ces deux univers qui valent largement le coup d'œil, on vous conseille d'ailleurs les excellentes vidéos de Feldup sur le Mandela Catalogue et d'ALT 236 sur la Fondation SCP.
Et en France ?
La plupart des youtubeurs se cantonnent encore au format documentaire, à l'image de Kaizen d'Inoxtag ou, plus récemment, de Trente par Seb. Du côté de la fiction, Le Manoir (2017) a incarné le premier long-métrage français au casting presque entièrement issu du web. Malheureusement, son accueil mitigé, tant par la critique que par le public, a conduit les médias traditionnels à y voir la confirmation que les personnalités d'Internet étaient condamnées à échouer au cinéma.

D'autres projets français ont suivi, principalement dans le registre de la comédie. Si certains ont rencontré un franc succès au box-office, aucun n'a encore égalé l'impact de ces productions américaines, même à notre échelle.
Les trois succès américains ont changé le regard de l'industrie et ont révélé un changement de paradigme. Lors du dernier Festival de Cannes, les créateurs de contenu étaient au cœur des discussions : Markiplier a notamment été invité à une table ronde du Marché du Film, tandis que plusieurs studios ont assumé considérer désormais YouTube comme le vivier de futurs réalisateurs et non plus comme un levier promotionnel. Difficile de ne pas y voir un avant et un après Obsession. Reste à savoir qui ouvrira la voie en France.
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