On ne l’attendait pas nécessairement sur la scène d’un événement tech. Et encore moins pour parler des influenceurs masculinistes. Le maire de Londres, Sadiq Khan, était pourtant sur la scène de SXSW London pour pointer la responsabilité des plateformes dans l’essor de la « manosphère » et annoncer une campagne de sensibilisation de grande ampleur. À ses côtés, le journaliste Matt Shea (3,3 M d'abonnés YouTube) et le YouTubeur Max Klymenko (4,2 M).
Le contexte : à la croisée de la tech, du divertissement et du marketing, la version londonienne du festival d’origine texane SXSW aime provoquer des rencontres inattendues. De Michelle Obama à l’ex-Spice Girl Mel B, en passant par le fondateur de Ben & Jerry’s, Brian Eno ou Tim Berners-Lee (un des inventeurs du web), les têtes d’affiche se sont succédé pendant toute la semaine sur les différentes scènes de l’événement. Installé au cœur de Shoreditch pour la deuxième année consécutive, SXSW London a permis de mettre sous le feu des projecteurs de nombreux enjeux de société, dont l’impact des influenceurs.

Dans un (long) discours d’introduction, Sadiq Khan a alerté sur « une génération perdue de jeunes hommes » ciblée par les contenus de la « manosphère », amplifiés par les algorithmes des plateformes en quête d’engagement à tout prix. Son argumentaire s’appuie en particulier sur une étude de l’UCL (University College London) : en cinq jours seulement, 56 % des vidéos recommandées à des comptes simulant des adolescents vulnérables avaient un caractère misogyne, contre 13 % au départ.
Ce constat le conduit à exiger une transparence algorithmique de la part des plateformes et à soutenir une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Ce qui l’a frappé, a-t-il expliqué, est moins l’existence de la manosphère que la facilité avec laquelle elle trouve ses cibles :
« Le problème, ce n’est pas le jeune qui va chercher ces contenus. C’est la facilité avec laquelle ces contenus le trouvent, lui. »

À plus court terme, le maire de Londres a annoncé un plan d’un million de livres pour sensibiliser les parents, organiser des sessions en milieu scolaire et mettre en place un réseau de mentors issus du monde du football. L’initiative est complétée par le lancement de la campagne « Ignore the Noise, Trust Your Voice », coproduite avec l’agence Ogilvy et l’ONG Beyond Equality. Celle-ci mobilise des créateurs TikTok comme @KieranHDarby, qui a déjà pu sensibiliser 20 000 jeunes lors de premiers lives.
Le journaliste Matt Shea (3,3 M d'abonnés sur YouTube), qui a infiltré l’univers d’Andrew Tate, figure de proue du mouvement masculiniste, pour l’une de ses enquêtes a rappelé le modèle économique de la manosphère : « Ils alimentent l’insécurité masculine, la développent avec leur marketing et se présentent comme la solution, pour des sommes allant jusqu’à 50 000 dollars par mois. »
Max Klymenko (9,6 M de followers sur TikTok, connu pour ses interviews d'inconnus Career Ladder), lui, a appelé les voix positives à ne pas déserter les plateformes et à passer à l’action : « Ne laissez pas le terrain libre. Les influenceurs de la manosphère, eux, travaillent sans relâche. Ils s’invitent sur les shows les uns des autres, ils font venir des gens. De notre côté, on se contente de se plaindre. »

En conclusion, Sadiq Khan a mis l’accent sur un point de vigilance : éviter de faire de la masculinité toxique un problème d’hommes en général. « Nous ne disons pas que tous les garçons sont mauvais. La campagne prend un autre angle : tu peux décider toi-même de qui tu veux être. Il n’y a pas un seul type d’homme. »
Dézoom : L’influence de la « manosphère » inquiète aussi en France, même si le sujet n’a pas encore suscité une telle prise de position politique. En janvier dernier, le Haut Conseil à l’Égalité a pourtant consacré son rapport annuel à la « menace masculiniste », tout en demandant une stratégie nationale de prévention et de lutte. En attendant, c’est du côté des ONG et des associations féministes, mais aussi des marques, avec la récente campagne engagée de Sojasun, qu’une forme de riposte se met en place.