Les élections municipales de 2026 se sont aussi jouées sur Instagram. En analysant les Réels publiés par les principaux candidats dans les dix plus grandes villes françaises, Paris, Marseille, Lyon, Toulouse, Nice, Nantes, Montpellier, Strasbourg, Bordeaux et Lille, notre indice CreatorCred’ a fait émerger un tableau saisissant : celui de politiques en pleine mutation, quelque part entre le pupitre et le smartphone.
La quasi-totalité des candidats a su intégrer les codes de la forme : format court et vertical, face caméra, parfois des presets et des punchlines en surimpression. La grande majorité reste cependant dans une logique de diffusion : elle adapte un message politique préexistant au format Instagram, plutôt que de penser le contenu depuis la plateforme. Les résultats du 1er tour ont confirmé nos scores de CreatorCred’ : si l’on ne peut pas attribuer à Instagram le sort d’une élection, on peut en revanche considérer que les dynamiques sur les plateformes sociales ont amplifié les intentions locales.

Notre méthodologie a pour boussole la campagne de Zohran Mamdani à New York et nous a permis d’évaluer leur crédibilité en tant qu’influenceurs au prisme de quatre dimensions : l’authenticité (la spontanéité et le naturel perçus du candidat), la cohérence (une ligne éditoriale claire), les collaborations locales (avec des habitants, des commerces, des personnalités, tagués dans les posts) et la résonance (leur capacité à circuler au-delà de leurs supporters). Les résultats permettent de dessiner, au-delà des étiquettes partisanes, cinq profils de candidats, des « personas », dirait-on en marketing.
Les 5 profils

« Je montre ce que j'ai fait, et je laisse parler les chantiers. »
@Arnaud_Deslandes (Lille) @pierrehurmic2026 (Bordeaux) @jlmoudenc (Toulouse) @jrolland_nantes (Nantes) @gregorydoucetlyon (Lyon) @cestrosi (Nice)
· Authenticité : ~58/100 · Cohérence : Forte 80+ · Collab locale : Faible · Résonance : Variable ·
C’est le profil dominant parmi les maires sortants. Arnaud Deslandes à Lille en est l’incarnation la plus nette : sa cohérence de parole atteint 90 %. Chaque vidéo est une preuve visuelle de l’action publique. Pierre Hurmic à Bordeaux, Grégory Doucet à Lyon ou Jean-Luc Moudenc à Toulouse partagent la même logique : la ville avance, et c’est grâce à moi.

Le point faible structurel de ce profil ? L’absence de co-création. Dans ces contenus, les habitants sont des figurants plutôt que des participants à la vidéo. Ce manque de collaborations locales pénalise la résonance algorithmique (le nombre de vues) et empêche ces candidats de dépasser leur base électorale acquise.

« J'interpelle, j'accuse, je balance des punchlines; et ça cartonne. »
@jeanphilippe_vetter (Strasbourg) @francoispiquemal (Toulouse) @chombart2026 (Nantes) @franck.allisio (Marseille) @sebastien_delogu (Marseille)
· Authenticité : Forte · Cohérence : Variable · Collab locale : Limitée · Résonance : Pics élevés ·
Le tribun numérique a compris une chose que les algorithmes confirment chaque jour : le conflit performe.
Pour appuyer discours et punchlines, les formats vidéo reprennent toute une identité visuelle de créateur, que ce soit Jean-Philippe Vetter à Strasbourg (face caméra, grosse typo en surimpression, montage nerveux) ou Sébastien Delogu à Marseille, dont le compte fonctionne comme celui d’un influenceur militant national (colorimétrie travaillée, presets CapCut identifiables, lens flares). Foulques Chombart de Lauwe à Nantes incarne une version plus disciplinée du tribun numérique, imposant un axe éditorial cohérent, bien que sa maîtrise du format vertical soit encore en construction.

Le format réactif et conflictuel est un moteur de viralité, particulièrement efficace pour mobiliser une base militante déjà convaincue. Ce persona nécessite cependant une ligne éditoriale claire et territoriale afin de ne pas dégénérer en bruit politique sans ancrage local.

« Je ne fais pas des vidéos de campagne. Je crée du contenu. »
@michael_delafosse (Montpellier) @dessertine2026 (Bordeaux) @emmanuel_gregoire (Paris)
· Authenticité : Très forte · Cohérence : Forte · Collab locale : Bonne · Résonance : Solide ·
Le mini Mamdani utilise nativement les codes des plateformes, il est probablement le profil le plus proche de la méthode du maire new-yorkais. Michaël Delafosse à Montpellier obtient le score d’authenticité le plus élevé de toute notre étude, avec un très beau 100 %. Selfie au milieu du brouhaha d’un centre d’art, course à pied pour annoncer l’inauguration de la ligne 5, explication du bouton SOS dans le tram : sa caméra est tenue à bout de bras.
À Bordeaux, Philippe Dessertine adopte une démarche similaire sur les réseaux : sa vidéo sur l’insécurité, filmée avec la présidente d’une association de commerçants, atteint les 513 000 vues, meilleure performance bordelaise. Emmanuel Grégoire à Paris cherche, lui, à hybrider culture web et discours programmatique structuré, en réinvestissant certains codes des réseaux, comme l’usage d’audios viraux, des formats comme le « pov » ou encore la très référencée dégustation de kebab (voir notre focus dans l’article sur Paris).


« Je commente l'actu locale en temps réel. Et je tire profit de chaque polémique. »
@eciotti (Nice) @nordineraymond (Bordeaux) @stefbaly (Lille)
· Authenticité : Bonne · Cohérence : Floue · Collab locale : Variable · Résonance : Pics forts ·
Ce profil maîtrise l'art du format react et de la riposte médiatique. C’est parfait pour générer des pics de visibilité sur des sujets locaux, mais risqué en termes de cohérence éditoriale. Nordine Raymond à Bordeaux dramatise par exemple des éléments locaux sur ses réseaux pour adresser des problématiques nationales comme sa vidéo « Scandale sur un arrêt de tram à Bordeaux » pour parler d’accessibilité et des personnes en situation de handicap. Avec Eric Ciotti à Nice, on a une autre variante de ce profil. Il privilégie des formats courts et peu verbaux empruntés à la grammaire des créateurs (POV avec des boulistes, image dissonante avec l'aigle de Nice sur le bras, séquence baguette en main en voix off), et inscrit son contenu dans un cadre territorial : faits divers locaux amplifiés à l'échelle nationale, tensions internationales traduites en enjeux niçois.
On pourrait enfin mentionner Sarah Knafo qui, bien qu’elle ne soit pas dans cette catégorie, dépasse les 1,8M de vues sur Instagram avec sa vidéo “En direct d’Arc de Triomphe” qui reprend les codes du journalisme embarqué et du direct.


« Mon audience précède ma campagne, et c'est mon avantage concurrentiel. »
@rachida.dati (Paris) @sarahknafo1 (Paris) @jeanmichelaulasoff (Lyon) @yesweclown (Montpellier)
· Authenticité : Forte · Cohérence : Forte · Collab locale : Limitée · Résonance : Forte mais pas garantie ·
Certains candidats étudiés ont déjà une notoriété nationale et une base d’abonnés solide avant même le début de leur campagne. On pourrait même ajouter à ce persona Sébastien Delogu ou Éric Ciotti… Mais ce capital ne se convertit pas mécaniquement en viralité sur Instagram. La creator economy a ses propres règles d’authenticité que ni la célébrité ni l’autorité ne peuvent court-circuiter.
Avec des audiences dignes d’influenceurs, les publications de Rachida Dati ou Sarah Knafo bénéficient d’une portée organique qui n’est atteinte par les autres candidats qu’en cas de viralité exceptionnelle. Rachida Dati obtient d’ailleurs un record absolu dans notre étude : plus de 4 millions de vues sur sa vidéo « Direction l’Hôtel de Ville ! ». Elles ont su utiliser une notoriété préexistante tout en collant aux codes des créateurs, parfois jusqu’à la caricature. Rachida Dati enchaîne les formats typiques de la creator economy, que ce soit avec son « vis ma vie » d’éboueur, ses séquences à vélo électrique ou sa « Dati Story » face caméra. Sarah Knafo pousse l’adoption du playbook créateur plus loin encore, avec une direction artistique calquée sur celle de Mamdani, avec ses polices vintage et sa palette jaune orangée.

Mais d’autres candidats ont eu plus de mal à transformer leur notoriété et leurs audiences en succès sur Instagram. Ancien président de l’OL et très actif sur X, Jean-Michel Aulas est le cas le plus instructif : le passage au format face caméra, spontané, tourné à l’iPhone, constitue un exercice différent du tweet. On aurait pu l'imaginer avec un score d’authenticité (47 %) bien plus élevé. Mais Twitter n’est pas Instagram.
Rémi Gaillard représente l’inversion complète : créateur devenu candidat. Sa vidéo avec Delafosse dépasse 1,5 million de vues sur Facebook et atteint des niveaux comparables sur son compte Instagram @yesweclown, malgré un nombre de contenus publiés plus faible que celui de ses concurrents (il a rejoint la course plus tardivement, ce qui explique notamment son absence de nos analyses détaillées) et une hésitation évidente à poster sur son compte officiel d’influenceur.
Ce que ces profils révèlent vraiment
Cinq profils, trente candidats, dix villes. La cartographie révèle avant tout une fracture dans la compréhension de ce qu’est une plateforme vidéo sociale, plutôt qu’une réelle différence entre générations ou partis.
Les scores de collab locale, la dimension la plus structurellement faible de notre étude, rarement supérieure à 40/100, disent quelque chose d’essentiel : les candidats parlent encore à leur audience plus qu’ils ne créent avec elle. Commerçants du quartier, micro-créateurs locaux, associations, habitants filmés et tagués systématiquement : c’est cette mécanique qui avait distingué Mamdani, et qui reste encore l’exception dans le paysage politique français. Comment expliquer une telle différence avec les États-Unis ? Là où les personnalités américaines ont depuis longtemps l’habitude d’assumer leur vote et leur militantisme, jusque sur les réseaux sociaux, les Français restent, de manière générale, plus discrets. S’exposer politiquement, c’est presque tabou. D’autant que, là où les Américains vont choisir entre démocrates et républicains, le pluralisme français impose un choix bien plus tranché, et donc potentiellement clivant.
Pour gagner l’élection numérique en 2026, il faut donc savoir maîtriser les codes, mais surtout comprendre que chaque habitant filmé, chaque lieu investi, est un potentiel amplificateur de son message.