Le candidat politique se veut influenceur, ou plus exactement créateur de contenu. Pour faire bouger l’opinion, il ne suffit plus d’être présent sur les réseaux sociaux, il faut surtout adopter les codes des créateurs de contenu et devenir son propre média.
Nous en avions fait la démonstration à l’automne dernier avec Zohran Mamdani, qui a remporté la mairie de New York en s’imposant comme créateur sur les réseaux sociaux. Sans le vouloir, il a écrit le mode d’emploi de ce nouveau paradigme de la communication politique. Son playbook va bien plus loin qu’une direction artistique aux couleurs pop : il sert à instrumentaliser les réseaux sociaux en média de proximité au service d’un suffrage local où l’authenticité et la proximité priment.
À travers une méthodologie propriétaire, détaillée plus bas, SocialRama analyse la capacité de nos candidats à adopter ce playbook pour bousculer les équilibres politiques en place. Sans jugement sur le fond des programmes, ni analyse politique, mais avec une grille de lecture issue de notre expertise de la creator economy, de l'approche du maire de New York et des mécaniques des réseaux sociaux, nous évaluons leur crédibilité en tant qu’influenceurs en analysant un échantillon de leurs vidéos au prisme de quatre dimensions :
- L’authenticité du candidat à l’écran, car il ne suffit pas de se filmer face caméra pour être créateur ;
- La cohérence de leur ligne éditoriale, car parler de tout, c’est parler de rien ;
- Leur capacité à développer des collabs locales, IRL et URL ;
- Et enfin, quatrième angle d’étude, leur capacité à résonner au-delà de leurs supporters, car convaincre un convaincu est nécessaire, mais pas suffisant.
De cette analyse qualitative, nous faisons un diagnostic du candidat en créateur, de ce diagnostic nous faisons score. De ce score, nous évaluons la capacité de chaque candidat à être crédible en tant que créateur de contenus.
C’est la CreatorCred, l’index de street credibility des candidats aux Municipales 2026.
Et aujourd’hui, c’est à Bordeaux.
Bordeaux (33)
Contexte : Bordeaux est la neuvième ville de France avec 260 958 habitants et le centre d’une métropole de plus de 800 000 habitants. Longtemps dirigée par la droite, notamment sous les mandats d’Alain Juppé, la ville a basculé en 2020 avec l’élection de Pierre Hurmic, premier maire écologiste de son histoire. Le maire sortant, Pierre Hurmic (Les Écologistes), brigue un second mandat. Parmi ses principaux concurrents d’après les sondages, on trouve les candidatures de Thomas Cazenave (soutenu par le bloc central et LR), de Nordine Raymond (LFI) et de Philippe Dessertine (candidat citoyen). Au total, 11 listes ont été déposées.
Pour cette analyse bordelaise, nous avons retenu les quatre candidats dont l’activité sur Instagram permet d’observer une véritable stratégie de création de contenu, au regard de leur nombre d’abonnés et du volume de publications vidéo disponibles sur la plateforme. Ces quatre candidats font également partie de ceux qui arrivent en tête des intentions de vote dans les principaux sondages publiés à ce stade de la campagne : le maire sortant @pierrehurmic2026 (1 747 abonnés), @t.cazenave (6 025 abonnés), @nordineraymond (3 015 abonnés) et @dessertine2026 (3 452 abonnés).

Détail des résultats par dimension
Score d'Authenticité à l’écran :
#1 @dessertine2026 (83/100) #2 @pierrehurmic2026 (67/100) #3 @t.cazenave (53/100) #4 @nordineraymond (37/100)
@dessertine2026 domine cette dimension. Au stade avec les supporters de l’UBB, au marché des Capucins, face caméra pour commenter les sondages ou ironiser devant des chantiers, il adopte une incarnation directe. Musiques dynamiques, échanges spontanés, second degré assumé : il se met en scène comme un candidat accessible et omniprésent. Ce type de présence, mobile et incarnée, se rapproche de la logique observée dans certaines campagnes récentes où le candidat se met en scène comme un créateur de contenu à part entière, multipliant les situations de vie plutôt que les prises de parole formelles (meetings, réunions publiques, débats…).

@pierrehurmic2026 privilégie une posture plus institutionnelle. Dans des formats explicatifs sur le logement ou la structuration en « 30 quartiers de vie », il parle en responsable en exercice. L’authenticité existe, mais elle reste encadrée par un registre de gestion. Comme souvent pour les maires sortants, la parole reste structurée par la fonction et par l’héritage d’une communication institutionnelle difficile à transformer totalement dans le cadre d’une campagne.
@t.cazenave multiplie les formats : running et réunion publique sur les quais, interviews médias, vidéos avec des soutiens locaux. L’effort d’incarnation est réel, mais la scénarisation et les éléments de langage restent visibles.

@nordineraymond adopte un registre plus militant et réactif : POV ironiques en réponse à des plateaux TV, dénonciation des logements vacants, séquences de soutien. Il apparaît moins dans une logique intime face caméra que dans celle de la riposte et de la mobilisation.
Il s’en prend par ailleurs aux médias (de CNews à Ouest-France) qui écorchent ou se moquent de son nom de famille, en clin d’œil à la campagne de Zohran Mamdani à New York. Raymond publie ainsi un Reel sur une faute d’orthographe à son sujet, accompagné de la musique « My Name Is Mamdani ». Mamdani avait lui-même résumé ce type de pratiques en une formule devenue virale : « Ceux qui font tout pour mal le prononcer, ce n’est pas une erreur, c’est un message. »

Score de Cohérence de la Parole :
#1 @pierrehurmic2026 (80/100) #2 @dessertine2026 (65/100) #3 @nordineraymond (56/100) #4 @t.cazenave (45/100)
@pierrehurmic2026 développe un récit structuré. Logement social à 25 %, réhabilitation d’anciens bâtiments publics, encadrement des loyers, transformation sans artificialisation, proximité via les quartiers de vie : l’ensemble compose une narration municipale cohérente, même lorsque le ton devient offensif en conseil municipal sur la question budgétaire. La plupart des vidéos fonctionnent comme des preuves visuelles de l’action publique : visite de chantier, explication d’une mesure, rappel d’un engagement.

@dessertine2026 articule un triptyque clair : sécurité, attractivité économique et embellissement urbain. Propreté, lutte contre le trafic, soutien aux commerçants, vitalité des marchés, intervention d’expertises extérieures (ingénieurs néerlandais pour la gestion de l’eau) : la ligne est identifiable et très souvent développée lors de ses rencontres avec les habitants dans les marchés.

@nordineraymond construit un axe social marqué : réquisition des logements vacants, accessibilité des transports, consultation des personnes en situation de handicap, solidarité internationale. La cohérence idéologique est présente, mais le passage fréquent entre local et national dilue parfois la focale municipale. Certaines séquences relaient ainsi des débats nationaux ou des prises de position de son parti qui dépassent le seul cadre bordelais.

@t.cazenave propose une offre plus éclatée : sport interquartiers, pacte avec les entreprises, critique des finances municipales, jeunesse et stages. Les thématiques sont nombreuses, sans toujours converger vers un récit central unique.

Score de Collab Locale :
#1 @dessertine2026 (45/100) #2 @t.cazenave (43/100) #3 @pierrehurmic2026 (40/100) #4 @nordineraymond (17/100)
@dessertine2026 met en scène des commerçants du quartier Saint-Paul, des habitants des Capucins, des supporters de rugby et des acteurs économiques. Il associe régulièrement son image à des figures identifiées du territoire. Cette stratégie donne au compte une dimension très locale : marchés, commerces et rencontres deviennent des scènes récurrentes qui ancrent la campagne dans la vie quotidienne bordelaise.

@t.cazenave valorise des soutiens locaux, entrepreneurs, commerçants et sportifs, et intègre même ses adversaires dans certaines vidéos. Cette présence croisée nourrit une stratégie de co-visibilité. Sur Instagram, l’apparition de plusieurs comptes dans une même vidéo permet en effet de croiser les audiences : chaque protagoniste peut relayer le contenu ou être identifié, ce qui élargit mécaniquement sa circulation dans plusieurs réseaux d’abonnés. Cette logique de visibilité partagée rapproche la campagne des pratiques de la creator economy, où les collaborations entre créateurs servent précisément à mutualiser les communautés et à amplifier la portée d’un contenu. Les collaborations restent ponctuelles, mais elles permettent néanmoins de montrer un réseau territorial actif autour de sa candidature.

@pierrehurmic2026 reste davantage dans une logique institutionnelle que collaborative. Les habitants sont évoqués, mais moins souvent co-narrateurs.
@nordineraymond s’appuie principalement sur des soutiens politiques et militants. Dans notre échantillon de vidéos, les collaborations hyperlocales structurées sont plus rares, ce qui pèse négativement sur son score.

Score de Résonance :
#1 @dessertine2026 (21/100) #2 @nordineraymond (10/100) #3 @t.cazenave (3/100) #4 @pierrehurmic2026 (2/100)
Pour mesurer la résonance des Reels publiés par nos candidats, nous prenons comme unité de référence le nombre de vues du Reel le plus vu de la campagne des candidats bordelais à ce jour. Chaque vidéo obtient ainsi un score de performance en résonance. Au total, la portée des vidéos sur Instagram reste globalement limitée à Bordeaux.
Au moment de notre analyse, @dessertine2026 réalise sa meilleure performance avec une vidéo consacrée à l’insécurité et au trafic de drogue, tournée aux côtés de Danielle Pendanx, présidente de l’association des commerçants du quartier Saint-Paul (513 K vues). Sa deuxième vidéo la plus populaire consiste en un face caméra ironique devant un chantier : il y souligne l’omniprésence du bois, tout en ironisant sur l’interdiction des sapins sur la place de la mairie (165 K vues). Il conclut en présentant ses échanges avec les habitants à propos de son programme. Ces deux vidéos reposent sur des ressorts classiques de viralité sur Instagram : un sujet conflictuel ou polémique d’un côté, et un registre ironique et incarné de l’autre.
@nordineraymond suscite davantage de vues avec des formats empreints d’ironie, dans lesquels il revient sur des polémiques nées sur des plateaux télé. C’est le cas notamment d’une vidéo (248 K vues) où il reprend les codes des streamers pour commenter une émission de CNews au cours de laquelle des journalistes évoquent avec dédain sa proposition de réquisitionner les logements vacants. La logique est ici celle de la riposte médiatique et du format react (comme nous l’évoquions ici dans SocialRama), un registre qui circule particulièrement bien sur les plateformes.

@pierrehurmic2026 enregistre des performances plus modestes, sa vidéo la plus vue n’atteignant pas les 30 K vues. Ses contenus, centrés sur l’explication de politiques publiques ou la présentation de projets municipaux, correspondent davantage à une communication de mandat qu’à des formats conçus pour maximiser l’engagement ou la viralité.
De son côté, pour la vidéo la plus vue de notre corpus, @t.cazenave capitalise sur le soutien de l’ancien tennisman Michaël Llodra, aujourd’hui propriétaire d’une boutique de vin à Bordeaux (57 K vues). Comme souvent sur Instagram, la présence d’une personnalité identifiable élargit l’audience et favorise la circulation du contenu.

CreatorCred - Synthèse

À Bordeaux, la campagne se distingue par des audiences encore modestes sur Instagram au regard de la notoriété politique des candidats. La plateforme est utilisée régulièrement, mais elle ne constitue pas encore un véritable moteur de visibilité politique.
Les quatre candidats étudiés montrent toutefois des approches distinctes de la grammaire des créateurs. Philippe Dessertine obtient le score d’authenticité le plus élevé. Habitué des plateaux de télévision et des studios de radio, il transpose sur Instagram une parole d’expert dans des formats plus incarnés, multipliant les situations de vie et les échanges directs avec les habitants. Pierre Hurmic, en revanche, reste davantage dans une logique de communication de mandat : ses vidéos illustrent l’action municipale et structurent un récit de bilan cohérent autour des politiques écologiques et urbaines menées depuis 2020. Thomas Cazenave privilégie une stratégie de réseau, mettant en avant des soutiens économiques, sportifs ou associatifs et développant ponctuellement des logiques de co-visibilité entre comptes. Nordine Raymond adopte pour sa part un registre plus militant et réactif, souvent centré sur la riposte médiatique et les débats nationaux.
Malgré ces différences de positionnement, la transformation des candidats en véritables créateurs de contenu reste incomplète. Les formats courts et la verticalité sont globalement maîtrisés, mais les contenus demeurent souvent déclaratifs, scénarisés ou militants. La faiblesse des scores de résonance révèle surtout la difficulté à dépasser les audiences déjà acquises : même les vidéos les plus performantes restent isolées et ne s’inscrivent pas dans une mécanique virale continue.
La localisation suit la même logique. Les lieux emblématiques, les marchés ou les quartiers sont bien présents dans les vidéos, mais les habitants et les acteurs locaux apparaissent plus souvent comme des figurants que comme de véritables co-créateurs de contenu. La campagne bordelaise reste donc proche d’une communication politique classique adaptée au format Instagram. À titre de comparaison, la campagne de Zohran Mamdani à New York reposait au contraire sur une co-production systématique avec des commerçants, des habitants ou des micro-créateurs, chaque quartier devenant le décor d’une séquence narrative partagée.
Bordeaux illustre ainsi une phase intermédiaire dans notre analyse de la CreatorCred’ : l’appropriation des formats de plateforme est réelle, mais la logique collaborative et virale qui caractérise les campagnes les plus avancées de la creator economy reste encore partielle.
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Analyse SocialRama, sources : Instagram, chiffres arrêtés au 25 février 2026
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//// Relire la méta-chronique sur l'élection de Zohran Mamdani :
SocialRamaWatariu Douyin
++++ Les autres villes de la CreatorCred' Municipales 2026 :
SocialRamaMickaël Cordeiro
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