Le 18 octobre 2023, TF1 frappe fort : Océane (suivie par quelque 6 millions d’abonnés, toutes plateformes confondues) est contrainte de supprimer toutes ses vidéos de « Quatre mariages pour une lune de miel ». Ses lives, où elle commentait en direct l’émission, avaient explosé sur Twitch. Les rediffusions affichaient des centaines de milliers de vues sur YouTube et avaient agrégé une véritable communauté autour de ce rendez-vous. L’annonce de leur suppression a déclenché une vague de soutien : son prénom est resté en top tendance sur X pendant 48 heures et une pétition a même circulé pour demander à TF1 de la laisser continuer.


Ce format, appelé react, est devenu central sur Twitch. Il consiste à visionner un contenu existant, à savoir une émission de télévision, une vidéo YouTube, un film, voire un article de presse, et à le commenter en direct avec sa communauté. Mais derrière cette mécanique simple se joue une question plus complexe : comment le react sert-il la réputation, et par extension l’audience, des créateurs tout en bousculant le contrôle éditorial des diffuseurs ?

Un nouveau mode de (re)lecture sociale

À l’origine, le react n’est pas né sur Twitch. Dès 2011, la chaîne YouTube Fine Bros aux États-Unis lance la série « Kids React », où des enfants découvrent et commentent des vidéos virales. L’idée est simple : filmer la réception d’un contenu, qui devient un contenu en soi. Très vite, le format se déploie ailleurs, jusqu’à être repris par des streamers sur Twitch.


En France, des créateurs s’emparent du phénomène comme Étoiles qui, en 2019, s’est fait connaître en réagissant à « Questions pour un champion ». Le react devient alors l’un des marqueurs de l’élargissement de Twitch, plateforme historiquement centrée sur le jeu vidéo, vers des usages plus variés et plus culturels, lui permettant d’attirer une autre audience, moins gameuse, moins masculine.

Cette évolution répond à une transformation plus large des pratiques médiatiques. Dans une étude sur le sujet, Olivier Donnat et Florence Lévy observent une diminution de la « sociabilité télévisuelle » chez les jeunes. Le visionnage collectif en famille recule au profit d’une consommation plus individuelle, isolée et désynchronisée. Le react vient combler ce vide. Il reconstitue une expérience partagée autour d’un programme, mais à l’ère du direct et de l’interactivité. L’écran n’est plus seulement celui du contenu visionné, il devient aussi celui de la communauté qui commente et surenchérit en temps réel.

« C’était un moyen d’avoir l’expertise des gens qui avaient déjà vu le film et me donnaient des anecdotes. C’était enrichissant. » explique un streamer interrogé anonymement.

Le react offre un niveau de sens supplémentaire aux œuvres. L’émission, le clip ou le film ne valent plus uniquement par ce qu’ils racontent, mais aussi par ce que le public en fait. Sur Twitch, cette appropriation passe par un double mouvement : la temporalité du contenu original et celle de sa réception immédiate. C’est ce décalage, cet effet miroir, qui produit une nouvelle couche de signification.

Les streamers ne se contentent pas de « regarder ». Ils sélectionnent, contextualisent et redéfinissent. Certains soulignent des passages d’émissions qui ont mal vieilli, d’autres livrent des anecdotes sur leurs propres vidéos ou contestent en direct les arguments d’un reportage ou d’un confrère. Le marathon organisé par Cyprien autour de ses anciens contenus en est un bon exemple : au-delà de la nostalgie, il permettait une relecture critique de son parcours et une interaction permanente avec son public.


Regarder une émission via un react, c’est à la fois profiter du contenu original et obtenir un commentaire « bonus » qui en éclaire les zones d’ombre ou en accentue le potentiel comique. C’est aussi, d’une certaine manière, maintenir l’attention sur des programmes télévisés dont l’écriture n’est pas toujours adaptée aux standards actuels de consommation fragmentée et multitâche. Les réactions offrent donc une forme de recyclage culturel, où la télévision et d’autres médias trouvent une seconde vie dans l’espace interactif du live.

Une visibilité immédiate mais fragile pour les créateurs

Le react s’est imposé comme l’un des formats les plus puissants pour construire une audience rapidement. Peu coûteux à produire, il permet au streamer de rester à l’antenne pendant de longues sessions, ce qui est essentiel pour se garantir une monétisation sur Twitch. Dans ce contexte, le créateur endosse un rôle de médiateur, celui qui éclaire, détourne ou amplifie le contenu initial. Cette position valorisante lui donne un pouvoir symbolique sur la conversation en ligne, et sa légitimité dépend autant de son charisme que de son sens du rythme, notamment sa capacité à mettre en pause ou non la vidéo originale pour la commenter.

« Pour moi, le react, c’est le contenu le plus facile possible. »

Cet article est réservé aux abonnés

Inscrivez-vous gratuitement dès maintenant pour accéder à tous nos articles, recevoir nos newsletters et rester informé de l'essentiel de l'influence marketing.

S’inscrire maintenant

Déjà membre ? Se connecter