Treize articles ont été publiés dans les éditions papier et numériques du Monde en moins d’une semaine. Quasiment autant chez Mediapart, qui avait lancé l’alerte en décembre dernier. Toutes les chaînes d’info déblatèrent dessus, et la twittosphère commente le drame avec sa sérénité habituelle. Face à ce tourbillon médiatique, nous avons choisi de synthétiser les sept thématiques-clés de l’affaire à travers des extraits choisis parmi les centaines d’articles parus.

La vie de Raphaël Graven, au-delà des humiliations

Pour ne pas résumer Jean Permanove aux violences tragiques qu’il a subies, plusieurs titres se sont attachés à raconter Raphaël Graven.

Pour Le Parisien, sa famille le décrit comme un être « généreux au grand cœur », lui qui a grandi en Moselle avec cinq frères et sœurs, puis a intégré l’armée pendant dix ans avant d’enchaîner « les petits boulots : agent d’entretien, ripeur, cantonnier, postier… Il était toujours carré », résume son frère dans le même article.

Libération, dans la page que le média lui a consacrée ce mercredi, nous apprend qu’« au fil du temps, il construit sur Internet l'image d'un joueur nerveux, colérique, couplée à son profil de loser, quadragénaire habitant toujours chez ses parents, et peu à l'aise avec les femmes ».

Témoignages de proches : entre consentement, épanouissement et emprise

« Raphaël n’était pas un simple d’esprit comme on peut le lire sur les réseaux depuis son décès », témoigne une ancienne collègue de l’armée dans les colonnes du Parisien. Toujours dans l’article, son frère insiste sur le changement positif apporté par son déménagement à Nice et son intégration au collectif LeLokal : « À ce moment-là, il est passé d’un homme casanier à quelqu’un qui sortait et prenait soin de lui. J’ai découvert un autre frère. » Et de rebondir sur les maltraitances filmées : « C’est sûr qu’en regardant juste des extraits vidéo, on a cet a priori, mais la réalité hors caméra était autre. Il était épanoui. Il me montrait sa nouvelle vie : il faisait du jet-ski, posait à côté de Lamborghini, ce qui n’est pas accessible à tout le monde… »

Les témoignages de sa famille, de ses anciens collègues ou de ses connaissances alimentent la complexité de sa situation et permettent de mieux comprendre pourquoi la justice avait tant de mal à intervenir. Sur place, Nice Matin est allé à la rencontre des proches de Raphaël Graven : « Une fois, il m’a dit que finalement c’était pas cher payé pour être reconnu dans la rue et pour gagner des ronds, il se faisait 6 000 € par mois. Il me disait que c’était comme une revanche », abonde un voisin.

Le lancer de nains consentants, pourtant interdit

De son côté, L’Humanité a interrogé le député PS Arthur Delaporte, chargé d'une mission parlementaire sur les enjeux émergents du numérique et qui avait mené les auditions de TikTok et d’influenceurs problématiques au printemps : « Ce streamer en était clairement victime. Une victime sûrement en partie consentante, puisqu’il était rémunéré, mais une victime quand même. » Et le quotidien de rappeler que le principe de dignité humaine devrait primer sur tout consentement apparent : « Il y a trente ans, en 1995, le Conseil d'État interdisait, à Morsang-sur-Orge (Essonne), le “lancer de nains” bien que la personne atteinte de nanisme fût consentante, au nom de la “dignité humaine”. »

Expertise psychiatrique : la fascination du public pour la violence

« La violence sur autrui fait partie de notre histoire d’espèce humaine, qui s’est construite sur la lutte pour survivre et donc de la violence sur les autres », rappelle Antoine Pelissolo, chef du service psychiatrie de l’hôpital Henri-Mondor, interviewé par Le Parisien. « Peu à peu, la civilisation et l’éducation ont permis — jusqu’ici — de l’inhiber. Mais éprouver du plaisir à voir les autres violentés est en nous. »
De son côté, Libération donne la parole à Laurence Allard, spécialiste du numérique. Elle analyse comment la violence en ligne est devenue un produit, attirant particulièrement un public adolescent. Kick, avec sa modération minimale, a rendu possible ce voyeurisme et en a fait une ressource économique.

Kick : fonctionnement, responsabilités et réactions

Inconnue du grand public, méconnue de la plupart des influenceurs, Kick faisait pourtant autant d’audience avec les streams de Jean Pormanove qu’une petite chaîne de la TNT. On l’a lu partout : Kick attire les streamers, souvent des bannis de Twitch, avec des commissions beaucoup plus basses que son concurrent et une modération plus laxiste.
La rubrique Pixels du Monde est allée plus loin en enquêtant sur ses deux cofondateurs, qui « empruntent parfois au style d’Elon Musk » et sur la maison-mère de Kick, Stake, « l’un des plus importants sites de jeux d’argent et de paris au monde, qui revendiquait en 2024 un chiffre d’affaires de 2,6 milliards d’euros ». Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que Malte, paradis des sites de paris en ligne, ait été choisie à la va-vite cette semaine pour héberger le représentant légal de l’entreprise et interlocuteur privilégié des autorités européennes.

Parmi les réactions inappropriées de la plateforme suite au drame, citons aussi un communiqué de presse laconique et surtout la réactivation de la chaîne JeanPormanove, trois jours à peine après le décès.
L’événement a aussi éclaboussé la réputation de Kick à l’international : Adin Ross, streamer controversé et star de Kick, connu du grand public pour avoir interviewé Trump pendant sa campagne présidentielle, a proposé de payer les obsèques, avec le rappeur Drake. Tandis que ce dernier, égérie de Stake par ailleurs, a annoncé arrêter les streams sur Kick.
Les médias n’ont parlé quasi exclusivement que de Kick cette semaine, mais la notoriété de Jean Pormanove s’était aussi construite grâce aux clips repostés sur Instagram et TikTok : toutes plateformes confondues, il cumulait un demi-million d’abonnés.

Autorités et régulateurs : lenteurs et inaction

« À quoi sert l’Arcom ? », l’édito de Nicolas Charbonneau dans Le Parisien du jeudi est à charge. Il y pose une question rhétorique : « L’Arcom, toujours très prompte à sanctionner le moindre faux pas télévisuel, serait-elle plus sourde et aveugle quand il s’agit de fouiller dans ce que le Web recèle de plus abject ? » En ligne de mire, les multiples sanctions qui avaient visé les émissions de Hanouna.

Plus mesuré, France Info décrit l’impuissance de l’institution, accusée d’avoir tardé à agir malgré les alertes de la Ligue des Droits de l’Homme dès février. On comprend l’Arcom perdue face à une société australienne, sans représentant en Europe. Et France Info en profite pour rappeler les prérogatives de l’Arcom : « Les pouvoirs du régulateur sont limités. Il ne peut pas décider de supprimer des contenus, ni ordonner la fermeture d’un site. En revanche, il peut demander à la justice de le faire. Cette procédure, très rare, n’intervient que dans certains cas très graves. En réalité, la mission principale de l’Arcom sur le numérique consiste principalement à s’assurer que les réseaux mettent bien en place des outils de régulation pour modérer les contenus en ligne. »

C’est alors vers l’Europe qu’il faut se tourner et vers le DSA, règlement visant à contraindre les plateformes et obtenir des fermetures de site. Pas certain que ça aille plus vite.

La presse internationale, focus sur l'autopsie

Les médias internationaux se sont rapidement emparés du sujet. Aux US, People Magazine et le New York Post ont notamment partagé les résultats de l’autopsie, indiquant que la mort n’était pas due à un traumatisme ni à l’intervention d’un tiers, mais probablement liée à des antécédents médicaux (problèmes cardiaques, thyroïde). Des conclusions qui vont rendre le travail judiciaire encore plus tortueux, une fois l'émotion et l'emballement médiatique retombés.


Pour aller plus loin, notre sélection d’articles (la plupart derrière un paywall) : 

  • L’histoire de Kick et ses fondateurs dans Le Monde :
Mort du streameur Jean Pormanove : derrière Kick, un casino « crypto » australien et deux jeunes milliardaires
La plateforme de vidéos en direct est née comme un projet satellite d’un des plus grands sites de jeux d’argent en ligne, Stake. Dès le départ, une modération plus lâche faisait partie de son ADN.
  • Les témoignages de ses proches et l’interview d’un médecin psychiatre dans Le Parisien
Mort de Jean Pormanove en live : « Chacun étale ses instincts mortifères »
Antoine Pelissolo, chef du service psychiatrie d’Henri-Mondor, décrypte la fascination pour la violence des centaines de milliers d’abonnés
« Quelqu’un de bien, droit, le cœur sur la main » : Jean Pormanove, mort en direct, raconté par ses proches
Avant de se lancer dans le streaming, Jean Pormanove s’était engagé dans l’armée, sur une base aérienne près de Metz. Il avait ensuite encha
  • l'article de France Info sur l’Arcom :
Mort de Jean Pormanove : pourquoi l’Arcom n’a-t-elle pas réagi plus tôt face à la plateforme Kick ?
Depuis la mort de Jean Pormanove en direct sur Kick, l’Autorité de régulation du numérique est pointée du doigt pour son inaction. Mais sur ces plateformes en ligne, les pouvoirs de l’Arcom restent limités.
  • Le portrait de Raphaël Graven dans Libération
Que sait-on de la mort en direct du streamer Jean Pormanove, victime de violences et d’humiliations en ligne ?
L’homme de 46 ans, victime de sévices filmés et retransmis en direct sur la plateforme Kick, de son vrai nom Raphaël Graven, est mort dans la nuit de dimanche 17 à lundi 18 août. Une enquête judiciaire est en cours à Nice.
  • Pour être complet, rappelons enfin, l’enquête initiale de Mediapart datant de décembre 2024 et qui avait alerté sur les pratiques condamnables de la chaîne Kick :
« Bataille de Cotoreps » : sur la plateforme Kick, des humiliations et violences en direct pour des cartons d’audience
Sur la plateforme Kick, des streameurs français multiplient les humiliations physiques et psychologiques en direct tous les soirs, pour obtenir les dons des spectateurs. Un business de la maltraitanc…


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