Comme tout bon restaurateur, le cinéma a toujours eu besoin de rassurer son spectateur sur la qualité de l’expérience à venir avant qu’il ne décide de s’installer en salle. Pour faire face à cette réalité de l’industrie du 7ᵉ art, il n’est donc guère étonnant que les producteurs cinéma décident, après les sportifs, les stars de la téléréalité et les animateurs TV, de miser sur les personnalités les plus connues et aimées des réseaux sociaux afin de (re)attirer en salle les jeunes publics dont l’attention est la plus volatile.

''À la belle étoile'', avec Just Riadh / ''McWalter'' de et avec Mister V / ''Kaizen'' avec Inoxtag / ''Rapide'' avec Paola Locatelli / ''All's Fair'' avec Kim Kardashian / ''He's all that'' avec Addison Rae / ''Dear You'' avec Poqssi / ''Un stupéfiant Noël'' avec Ragnar Le Breton

Dans ce contexte, l'extension de l’expression nepo baby (NDLR : expression popularisée par Nat Jones en 2022 pour désigner/dénoncer l'omniprésence de fils-de et fille-de à Hollywood), en algo-baby posé par @romanedaily constitue un hook sémantique particulièrement efficace pour décrire ce phénomène. Derrière la formule, une intuition juste : l’existence d’un capital spécifique, non plus hérité socialement ou économiquement, mais transmis et distribué par les algorithmes des plateformes.

Avec presque 1.2M de vues cumulées sur Instagram et TikTok en 4 jours, @romanedaily propose une extension à l'expression nepo-baby popularisée par Nate Jones dans le New York Magazine en décembre 2022

Dans une filiation bourdieusienne assumée, les fils et filles d’algo actent ainsi l’idée que les plateformes produisent leurs propres mécanismes de reproduction. Ce concept interroge les ressorts systémiques qui sous-tendent la répartition de ce capital algorithmique entre les créateurs et oblige à reconnaître une réalité souvent tue: tous les créateurs ne naissent pas égaux au pays des algos. Mark Zuckerberg lui-même avait perçu très tôt cette tension insurrectionnelle entre dominants et dominés au sein de l’écosystème des créateurs, en tentant dès 2021 d’intégrer des dispositifs visant à favoriser l’émergence d’une creator middle class.

Mais aussi brillante soit-elle pour nommer une problématique systémique, l’expression algo-baby reduit les créateurs populaires à leur seul dimension d'héritiers de l'algo. Elle les disqualifie symboliquement et les assigne à des figures sans légitimité culturelle ou intellectuelle. Elle n'évite pas ainsi l'écueil (là aussi identifiée par M. Bourdieu) de la hiérarchie des goûts et des dégoûts. L'expression devient alors le véhicule d'un narratif rassurant: celui du créateur populaire sans talent qui vole le travail de l'acteur intermittent méritant.

Algo-baby conforte ainsi une bourgeoisie culturelle de plus en plus fragilisée économiquement dans l’idée de sa supériorité face aux fils et filles d'algo et à leurs publics. Il empêche la convergence des luttes au sein de la classe créative pourtant indispensable à l’émergence d’une répartition du capital algorithmique plus juste socialement.

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