Elle est apparue sans prévenir à quelques jours de Noël, comme apparaissent les choses qui ne sont pas destinées à durer. Quelques vidéos courtes, verticales, sans enjeu. Un visage, un décor, une présence qui ne revendiquait rien que d’égayer ses journées d’employé. Le monde, saturé, a arrêté de scroller une seconde. Cette seconde a suffi. L’algorithme subconscient de TikTok l’a poussée vers la surface, comme on remonte un visage à la lumière sans jamais se demander s’il sait nager.

Dans l’immensité glacée des feeds, l'étincelle.

On l’a regardée parce qu’elle ne jouait pas. On l’a aimée parce qu’elle nous semblait vraie. On l’a partagée parce qu’elle n’était personne. On l’a commentée parce qu’elle était si près. Alors elle a recommencé.

Dans le froid tourbillon informationnel, le feu a pris.

On a titré son prénom, on l’a réduite à sa fonction, on a mis à la une son visage. Les audiences montaient, les analystes décryptaient, pendant qu'elle restait étudiante, employée d’un métier de première ligne habituellement peu exposé. Elle n’était plus regardée : elle était absorbée, consommée, exploitée.

Puis la chaleur est devenue incontrôlable.

Les regards ont débordé de l'écran. Les corps se sont approchés de trop près. Le réel a exigé une barrière. On a placé un homme à ses côtés. Un agent de sécurité. Non pour elle, mais pour se dédouaner de notre responsabilité. À partir de là, rien n’était plus léger.

Et le feu impossible à circonscrire.

Son visage est apparu ailleurs. Sa voix, recréée. Son sourire, cloné. Des vidéos qu’elle n’avait jamais tournées circulaient. L’intelligence artificielle avait appris à l’imiter, la parodier, la multiplier. Elle brûlait désormais sans être là. Dépossédée.

Le feu s'éteindra.

Personne ne titrera qu’elle a disparu. Elle rejoindra le panthéon discret des figures virales primitives, celles dont tout le monde se souvient sans se souvenir d’elles comme David ou Charlie.

« Tu te rappelles la caissière de TikTok? »

Un conte de Noël.

Un quart d’heure de célébrité qu’il faut apprendre à redouter.

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